Epoux de femmes chef d’Etat : les « Premiers Messieurs » ça existe aussi!

Les Premières Dames ont souvent droit à des articles dans les journaux people ou à des portraits « sensibles » dans la presse politique. On attend d’elle beaucoup de choses : une bonne tenue, un soutien à leur mari qu’on a élu, une retenue sur les sujets sensibles et on traque les gaffes et les erreurs de communication qu’elles peuvent faire.

Récemment, sur le passionnant fil de discussion « Veille Sexisme » du forum Madmoizelle, on se demandait si ce rôle qu’on attribuait à ces épouses et conjointes, alors qu’elles ne l’ont pas officiellement demandé, n’était pas sexiste. Est-ce qu’on attendrait la même fidélité et la même humilité d’un homme? Est-ce qu’on leur reprocherait les mêmes choses? Entre Valérie Trierweiler qui ne peut plus être journaliste et se fait régulièrement critiquer dans les médias pour son caractère ou Michelle Obama qui a dû mettre entre parentèse sa brillante carrière de juriste pour jouer les faire-valoirs de son mari, on peut en effet se demander s’il n’y a pas là une belle démonstration d’inégalité des sexes. Personnellement, je n’en suis pas complètement convaincue! Par curiosité, j’ai donc décidé de faire des recherches sur les Premiers Messieurs, ces époux de femmes chefs d’Etat, et de voir le rôle qu’ils occupent sur la scène publique pendant que leurs épouses sont au pouvoir, la manière dont les journaux les perçoivent, l’impact que cela a sur leur carrière etc.

Pour ne pas surcharger l’article, je ne vais bien sûr pas présenter tous les Premiers Messieurs depuis la Nuit des Temps. Donc voici comment j’ai procédé : j’ai réfléchi à des femmes chefs d’Etat des années 2010 puis j’ai éliminé d’office tous leurs conjoints qui ont déjà été à la plus haute fonction nationale. A la fin, je me suis concentrée sur quatre femmes actuellement Premier Ministre ou Présidente : Julia Gillard (Australie), Angela Merkel (Allemagne), Helle Thorning-Schmidt (Danemark), Joyce Banda (Malawi). J’ai aussi voulu vous parler de l’époux de l’ancien Premier Ministre ukrainien, Yulia Tymochenko, parce que la carrière politique de sa femme pèse toujours sur lui aujourd’hui. Il y a encore d’autres cas de figure intéressants que ces cinq couples mais ce sera peut-être pour une autre fois!

Tim Mathieson, compagnon de Julia Gillard (Australie, au pouvoir depuis 2010)

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Crédit photo: Alan Porritt/Pool/Reuters

Coiffeur de formation, Tim Mathieson rencontre Julia Gillard en 2006, alors qu’elle est l’une des clientes de son salon mais surtout leader de l’Opposition australienne. Un an plus tard, ils se mettent en ménage et Tim quitte son emploi pour devenir agent immobilier, un poste qu’il garde jusqu’à l’élection de Gillard comme Premier Ministre en 2010.

Une fois sa compagne au pouvoir, l’ancien coiffeur n’hésite pas à se consacrer au rôle de Premier Conjoint : c’est lui qui organise les événements pour les Premières Dames tandis qu’il s’investit dans des fonctions d’ambassadeur bénévole pour, par exemple, promouvoir la santé au masculin, lutter contre le diabète des aborigènes ou soutenir le développement de la National Portait Gallery australienne. Dans les journaux, il se plait à se présenter comme le premier soutien du Premier Ministre : il explique qu’il est aux petits soins avec elle, regarde tous les jours les sessions parlementaires retransmises à la télévision et vante les talents de sa compagne avec qui il n’est pas marié. Dans un pays qui a parfois une vision un peu vieux jeu de la virilité, sa position de Premier Homme (on le surnomme First Bloke) lui vaut de régulières railleries comme celle d’être traité d' »épouse ringarde ». L’une des principales requête Google à son sujet est d’ailleurs de savoir s’il est gay.

Cela l’expose aussi à la surveillance un peu obsessive des journaux et de l’Opposition. Un petit mot mal interprété et les articles indignés pleuvent pour lui dire de se taire. Récemment, au cours d’un événement visant à lutter contre le cancer de la prostate il suggère en plaisantant à son auditoire masculin de chercher « un médecin femme Asiatique avec des petites mains » pour faire le toucher rectal indispensable au dépistage. Les réactions ne se font pas attendre : on le traite de raciste, de sexiste et on exige des excuses publiques, l’accusant de détruire tous les efforts de Julia Gillard pour lutter contre la misogynie. Evidemment, Tim n’a pas attendu pour annoncer qu’il regrettait ses propos et essayer de redorer son image de Premier Conjoint.

Joachim Sauer, époux d’Angela Merkel (Allemagne, au pouvoir depuis 2005)

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Crédit photo : DDP

En 1981, Joachim Sauer, alors jeune et brillant enseignant-chercheur en physique quantique à l’université, rencontre Angela Merkel, étudiante dans le même domaine. Tous deux sont déjà mariés à cette époque et mettent plusieurs années avant de divorcer et d’emménager ensemble. Après la chute du mur de Berlin, Merkel rentre en politique tandis que Joachim poursuit sa carrière dans la recherche scientifique. Ils vivent ensemble mais le conservateur Parti Chrétien Démocrate auquel la jeune femme appartient voit cette union libre d’un mauvais oeil, craignant que cela déplaise aux élécteurs et fait pression pour qu’ils se marient, ce qui est fait en 1998 au moment où elle est appelée à devenir Secrétaire Générale du Parti.

Après la nomination de sa femme comme Premier Ministre en 2005, Joachim choisit de rester en-dehors du champ médiatique. Il n’assiste même pas à la cérémonie d’investiture, préférant la regarder de chez lui. Ce geste symbolique n’est que le début de son absence de la scène publique. A l’opposé de Tim Mathieson, il ne va presque jamais en déplacement avec son épouse, préfère voyager seul sur des lignes commerciales plutôt que de la rejoindre dans l’avion ministériel, refuse les interviews et reste obstinément muet devant les micros que les journalistes postent devant lui.

Son retrait de la scène publique n’est pas non plus borné : si son absence à des cérémonies ou des réunions internationales risque de causer un petit incident diplomatique ou des problèmes de protocoles, Joachim Sauer accompagne le Premier Ministre. Ainsi, lors du sommet du G8 en Allemagne en 2007, c’est lui qui avait été chargé de mener le programmes des épouses et de s’en occuper comme hôte pendant qu’Angela Merkel négociait avec les autres chefs d’Etat. On dit aussi qu’il jouerait souvent le rôle du « citoyen ordinaire » auprès de sa femme, lui donnant un point de vue moins politique sur le travail qu’elle fait. Grâce à sa discrétion, Joachim a réussi à s’attirer le respect des journalistes et à ne jamais créer de scandales.

Dans le même style, j’aurais pu parler de l’universitaire Peter Davis, époux de l’ancien Premier Ministre néo-zélandais Helen Clark, lui aussi restait en dehors du politique, allait rarement aux événements et parlait peu aux journaux.

Stephen Kinnock, époux de Helle Thorning-Schmidt (Danemark, au pouvoir depuis 2011)

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Crédit photo : Jens Nørgaard Larsen

Bien que Premier Conjoint au Danemark, Stephen Kinnock est un Britannique originaire du Pays de Galles. Son père, le désormais baron Neil Kinnock, a été chef du Parti Travailliste britannique, leader de l’Opposition et député pendant de longues années puis vice-président de la Commission Européenne. Sa mère, Glenys Kinnock, a été députée au Parlement Européen pendant 15 ans puis Ministre de l’Europe du gouvernement britannique de Gordon Brown.

Avec de tels parents, il n’est pas surprenant que le jeune Stephen ait été attiré par la politique et les questions européennes dès sa sortie du lycée : après des études de français et d’espagnol à l’Université de Cambridge, il entre au très séléctif et prestigieux Collège d’Europe à Bruges (Belgique), sorte de haute école des fonctionnaires européens. C’est là-bas, en 1992, qu’il rencontre Helle Thorning-Schmidt, une étudiante danoise avec qui il se marie en 1996 et a deux enfants. Ils vivent pendant un moment une relation transfrontalière : lui est nommé au British Council, dirigeant successivement les branches de Bruxelles (Belgique), de St-Pétersbourg (Russie) et de Sierra Leone, pendant qu’elle devient députée au Parlement Européen pour le Danemark partageant son temps entre la France, la Belgique et le Danemark. Ensuite, Stephen entre au Forum Economique Mondial, ce qui le pousse à travailler principalement en Suisse tandis que Helle Thorning-Schmidt s’impose comme une figure montante de la politique danoise. Elle devient ainsi Leader du Parti Social-Démocrate en 2005 avant d’être nommée Premier Ministre en 2011.

Parce qu’il évolue dans le même milieu et qu’il y porte un intérêt semblable, Stephen est souvent aux côtés de son épouse lors des grands événements et des cérémonies et a déjà accordé plusieurs interviews ou accepté des reportages sur son couple, mais il continue à mener une carrière internationale et à travailler dans plusieurs pays. Son dernier poste basé en Suisse lui a d’ailleurs valu d’être accusé d’évasion fiscale par le Danemark, un scandale que sa femme a dû régler afin d’être élue Premier Ministre. Aujourd’hui, Stephen travaille pour une entreprise de conseil visant à promouvoir de meilleures pratiques environnementales mais il n’est toujours pas à l’abri des ragots des tabloids : la rumeur le veut toujours au bord du divorce ou homosexuel caché et Helle Thorning-Schmidt a été plusieurs fois obligée de faire des démentis publics pour protéger sa famille et leur image.

Richard Banda, époux de Joyce Banda (Malawi, au pouvoir depuis 2012)

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Formé au droit en Angleterre, Richard Banda devient avocat au barreau de Londres en 1966 puis rejoint la fonction publique juridique du Malawi, son pays d’origine, une ancienne colonie britannique d’Afrique du Sud-Est. Rapidement, il est Procureur Général puis Ministre de la Justice. Après sa démission du gouvernement, il devient Juge à la Cour Suprême, y occupant jusqu’au plus haut poste. Son implication dans les hautes fonctions juridiques ne se résume pas au Malawi puisqu’il a aussi travaillé à la Cour Suprême du Swaziland et occupe la fonction de président de l’association des juges et avocats du Commonwealth dans les années 2000. Ancien sportif de haut niveau, il a été capitaine de l’équipe de football du Malawi et a représenté son pays dans plusieurs compétitions internationales d’athlétisme, notamment en saut en hauteur. Sa passion pour le sport l’a conduit à devenir président du Comité des Jeux Olympiques et du Commonwealth.

Le choix du conjoint n’est pas anecdotique dans la carrière de la future première femme présidente du Malawi. Lorsque Richard Banda épouse Joyce Mtila, elle sort d’un premier mariage avec un mari violent et abusif. Encouragée par la libéralisation du Kenya où elle vivait alors, Joyce Mtila avait décidé de quitter son mari, allant à l’encontre des traditions qui voulaient qu’une épouse reste malgré les violences. Préoccupée par le sort des autres femmes et bien décidée à changer les choses, Joyce Mtila, devenue Joyce Banda suite à un heureux remariage avec le juge, s’engage au Malawi pour le droit des femmes puis en politique. Très populaire dans ce pays démocratique mais pauvre, soutenue par son mari qu’elle montre en exemple pour prouver aux autres femmes qu’un homme violent pour époux n’est pas une fatalité, elle est vite repérée par le futur président Bingu wa Muntharika. Celui-ci la choisit comme vice-présidente afin de profiter de sa renommée auprès des éléctrices. Lorsqu’il meurt en avril 2012, elle est son successeur constitutionnel et devient ainsi la première femme présidente du Malawi, faisant de Richard Banda le premier Premier Conjoint masculin d’Afrique.

Depuis qu’il occupe ce nouveau rôle, l’ancien juge tient à s’aligner sur l’image neuve de Joyce Banda : celle d’un conjoint qui ne veut pas multiplier les dépenses inutiles, exiger des privilèges ou tomber dans la tentation de la corruption. Il a aussi déjà fait parler de lui dans un rôle symbolique. Pendant les Jeux Olympiques de Londres durant l’été 2012, il est parti en Angleterre pour soutenir l’équipe nationale à qui il a versé 10 000 euros (que certains journaux disent venir de sa fortune personnelle) pour qu’elle puisse participer à la compétition. Certains journaux hostiles à Joyce Banda ont essayé de faire passer l’idée qu’elle ne serait qu’une marionnette sous la coupe de Richard même si celui-ci n’a pour l’instant pas vraiment de rôle politique.

Oleksandr Tymochenko époux de Yulia Tymochenko (Ukraine, au pouvoir en 2005 puis en 2007-2010)

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Crédit photo : ALAMY

Fils d’un fonctionnaire du parti communiste, Oleksandr Tymochenko épouse Yulia Teleguina en 1979 à l’âge de 19 ans. A la fin des années 80, le couple profite de la libéralisation de l’Union Soviétique pour se lancer dans les affaires. Ils montent d’abord une entreprise de location vidéo avant d’entrer sur le marché de l’énergie, un secteur dans lequel Yulia a travaillé pendant près de dix ans. Leur entreprise devient rapidement lucrative et domine le marché du gaz ukrainien, leur apportant une immense fortune.

Quelques années plus tard, Yulia Tymochenko se tourne vers la politique et entre au Parlement après avoir été élue députée. Cette entrée sur la scène publique ne va pas sans problème : Oleksandr est arrêté et accusé de malversations et corruption, des soupçons que sa femme jugent illégitimes. Une fois relâché, le businessman se cache jusqu’à l’abandon des poursuites en 2002 pour éviter d’être emprisonné. Au cours de la célèbre « Révolution Orange » des années 2000, Yulia Tymochenko apparait comme l’une des figures de l’Opposition démocratique aux côtés de Viktor Yuchtchenko. Elle devient ainsi Premier Ministre de ce dernier en 2005 puis malgré leur brouille, en 2007-2010.

Oleksandr reste dans le milieu des affaires mais choisit de ne pas s’impliquer dans la carrière de sa femme, refusant les interviews et demeurant dans l’ombre de ses campagnes. Il faut une exception en 2010 lorsqu’elle décide de se présenter aux élections présidentielles et lui demande d’apparaitre dans un clip promotionnel. Après l’annonce des résultats à ces élections où elle est déclarée perdante, Yulia Tymochenko les soupçonne publiquement d’avoir été truqués, demande un recalcul des voix qui lui est refusé et promet de passer dans l’opposition. Elle créé alors avec d’autres personnalités politiques un nouveau parti. Deux jours plus tard, un ancien dossier judiciaire est rouvert contre elle et, en 2011, elle est condamnée à sept ans de prison. Son procès a été qualifié par beaucoup de pays occidentaux et d’ONG des droits de l’homme de procès politique. Oleksandr est alors contraint de fuir l’Ukraine, persuadé qu’il y est en danger et que sa présence est un risque supplémentaire pour sa femme. Aujourd’hui, il est exilé politique en République Tchèque tandis que son épouse avec qui il communique quand il peut est toujours emprisonnée. Il mène une campagne discrète auprès de la presse et des pays étrangers pour faire réviser son cas. Récemment, une nouvelle accusation a été portée contre elle concernant le meurtre d’un businessman et de sa famille, ce qui risque d’allonger un peu plus sa peine de prison.

Conclusion

La fonction de Première Dame est parfois inscrite dans le protocole officiel comme aux Etats-Unis. En dehors de certains cas précis où lorsque le président n’est pas marié c’est une femme de son entourage familial qui occupe le poste, ce n’est pas un rôle sexué. Par ces mini-portraits, j’ai voulu montrer des Premiers Messieurs très différents les uns des autres, avec un parcours, une implication, des ambitions et une présence publique très variable. Il est évident que partager la vie d’un chef d’Etat aura forcément une influence sur soi-même mais pour les Premières Dames comme pour les Premiers Messieurs, ce qu’on attendra et montrera d’eux dépend aussi beaucoup de leur présence sur la scène publique et de leur volonté à s’investir dans le travail de leur conjoint.

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5 réponses à “Epoux de femmes chef d’Etat : les « Premiers Messieurs » ça existe aussi!

    • Oui j’aime beaucoup Borgen (je n’ai vu que la saison 1 pour l’instant) et Helle Thorning-Schmidt a d’ailleurs été élue APRES la diffusion de la série au Danemark… On parle d’une coïncidence, hein? Tu penses quoi de la série toi?
      Sinon j’avais pensé à Birgit Nyborg quand on discutait des femmes chefs d’Etat de la place de leur époux. Je disais qu’en voyant la série, j’avais trouvé que le mari de Nyborg était égoïste parce qu’il n’arrivait pas du tout à accepter sa position de Premier Conjoint…

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