Littérature mauricienne – Le Silence des Chagos par Shenaz Patel

Continuons ce petit tour d’horizon de la littérature mauricienne. Après Nathacha Appanah, voici le roman d’une autre auteure d’origine indienne traitant d’un épisode traumatisant de l’Histoire mauricienne.

L’histoire

SilenceChagosA la fin du XVIIIe siècle, les colons français installèrent des esclaves venus de l’Ile Maurice dans l’archipel des Chagos, un ensemble d’îles à 500km à l’est des Seychelles, dans l’Océan Indien. Plus tard, au XIXe siècle, des travailleurs originaires d’Afrique et d’Asie vinrent s’y installer pour travailler dans cette île passée sous domination britannique. Leur rôle était surtout agricole : on y exploitait la noix de coco sous toutes ses formes. Les choses changèrent lorsqu’en 1965, le gouvernement britannique conclut un accord avec les Etats-Unis, leur allié, acceptant de leur louer l’archipel pour y établir une base militaire en plein Océan Indien. C’est l’île de Diego Garcia, la plus grande et celle où vivait le plus de Chagossiens, qui fut choisie pour installer les Américains qui y sont toujours présents aujourd’hui. Pour pouvoir mener à bien ce projet, il fallait évacuer l’archipel de ses habitants et le Royaume-Uni procèda donc à des expulsions forcées, emmenant par bateaux entiers les Chagossiens vers l’Ile Maurice ou les Seychelles tout au long des années 1968 à 1973.

Maurice venait tout juste de gagner son indépendance et n’avait pas vraiment les armes pour réagir mais les Chagossiens dépossédés s’engagèrent dans une série de protestations et de procès pour réclamer le retour dans leur pays et une indemnisation importante du Royaume-Uni. Leur lutte a été jusqu’à présent plutôt infructueuse même si le gouvernement mauricien revendique les Chagos, contestant la souveraineté britannique. C’est actuellement l’un des gros points de friction diplomatique que connait l’Ile Maurice et une vraie blessure pour ces immigrés et leurs descendants qui ont bien peu de chance de pouvoir un jour se réinstaller aux Chagos étant donné le rôle stratégique que joue la base de Diego Garcia pour les Américains. Après avoir servi pendant la Guerre froide, elle permet désormais aux Américains d’avoir un point de chute proche du Moyen-Orient, et a été particulièrement utile pendant les guerres en Irak.

Le roman de Shenaz Patel publié en 2005 aux Editions de l’Olivier raconte l’histoire de ces Chagossiens exilés de force et sans explication à l’Ile Maurice. L’écriture de ce récit a été inspirée par la rencontre entre l’auteur et la militante chagossienne Charlesia Alexis, décédée en 2012. On retrouve son personnage, très proche de la réalité, sous les traits de Charlesia, une mère de famille qui, après être partie en vacances ne peut retourner sur son île mais refuse d’abandonner le combat. On découvre aussi les origines de Désiré et de sa mère Raymonde, débarqués parmi les derniers et tentant avec douleur de s’intégrer dans leur nouveau pays. Plusieurs chapitres retracent aussi leur vie simple et tranquille dans les Chagos, les souvenirs de ce qu’ils voient comme un paradis perdu et leurs essais pour reconstruire une identité morcelée.

Vous verrez que plusieurs lignes de dialogue sont en créole mais pas de panique, c’est souvent réexpliqué ensuite et vous pouvez comprendre l’essentiel en lisant à haute voix le texte. Le créole a beaucoup de similarités avec le français phonétique dont il est en partie dérivé.

Mon avis

On ne peut pas dire que Le Silence des Chagos soit un mauvais livre. L’écriture est très poétique et plutôt belle mais je pense que je ne suis pas le public pour ce genre. J’attendais une autre dimension d’un récit sur le destin d’une population entière expropriée et expulsée de son propre pays pour raisons d’Etat, surtout quand on sait que le combat décrit et les personnages sont inspirés de vraies personnes.

Shenaz Patel s’attache énormément à décrire les sensations et les sentiments de ses héros plus que leur histoire. L’essentiel du livre sert à illustrer la nostalgie ou la tristesse, à expliquer comment ces Chagossiens sont dans l’attente ou l’incompréhension. Ce n’est pas vraiment une histoire d’action, ni même de réaction, plus quelque chose de passif et poétique qui tranche beaucoup avec le parcours de vie de la vraie Charlesia Alexis qui a mené grèves de la faim et manifestations, se retrouvant même arrêtée par la police en raison de son activisme. Les scènes se déroulant dans les Chagos, par contradiction, sont beaucoup plus colorées et riches en événement. Alors que tous les moments à Maurice me paraissaient un peu ennuyeux et abstraits, j’ai beaucoup aimé lire les descriptions du quotidien des habitants avant leur exil. On voit que l’auteur a un certain talent pour faire vivre ce qu’elle raconte mais ce talent n’apparait pas de manière égale au fil des chapitres.

Au niveau des personnages, ils sont assez évanescents, et j’ai trouvé difficile de s’y attacher. Shenaz Patel a tendance à les utiliser comme prétexte pour une histoire ou des sensations puis à changer de point de vue. Un exemple ? Le gardien du port du début. On raconte pourtant quelques moments intimes de sa vie mais il n’apparait plus une fois que son regard a servi à introduire la Chagossienne Charlesia. Qui elle disparait quand on passe à la vie de Désiré et Raymonde avant de réapparaitre brièvement, portant une histoire forte mais très peu développée. Je trouve très dommage qu’une femme si énergique et déterminée ait inspiré ce récit pour être transformé en figure fantômatique. Mais peut-être que Shenaz Patel essayait justement de retracer la mélancolie et la langueur que la militante ressentait au fond d’elle ou la confusion des premiers moments à l’Ile Maurice? « Le chagrin » est en effet un thème récurrent du récit de l’exil par les Chagossiens.

En bref, c’est un sujet important et brûlant qui ne répond pas à mes attentes dans son traitement. Je le trouve trop introspectif alors que je l’aurais voulu plus passionné, moins contemplatif et plus révolté.

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2 réponses à “Littérature mauricienne – Le Silence des Chagos par Shenaz Patel

  1. Bonjour !
    Je découvre ton blog grâce à Hellocoton.
    Je suis un peu comme toi, j’aime apprendre des choses à travers mes lectures et je comprends ce que tu peux ressentir dans ce cas-là. L’auteur a visiblement donné une plus grande place à la psychologie des personnages plutôt qu’au contexte. C’est dommage car je suis complètement ignorante de l’histoire mauricienne et ça aurait pu m’intéresser. Heureusement, tu donnes des informations dans ton billet très bien construit.
    Je vais suivre ton blog de près car tu as des lectures qui m’intéressent. Je te dis à bientôt alors 🙂

    • Bienvenue sur mon blog alors et merci de me suivre 😉

      Il y a pas mal d’autres romans mauriciens qui parlent de leur histoire donc si ça t’intéresse, tu pourras trouver ton bonheur malgré tout (je parlais notamment du roman de Nathacha Appanah sur les travailleurs « volontaires » venus d’Inde qui étaient un peu traités comme des esclaves).

      Je ne suis pas un blog littéraire donc tu verras passer d’autres types de billets mais je vais au moins faire un grand tour d’horizon de la littérature mauricienne donc j’espère que ça t’intéressera 😉

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