Littérature mauricienne – Devina par Alain Gordon-Gentil

Je continue mon tour d’horizon de la littérature de l’Ile Maurice en parlant aujourd’hui du roman de l’écrivain Alain Gordon-Gentil publié en 2009 chez Julliard. Après l’histoire des « engagés volontaires » indiens racontée par Nathacha Appanah et celle des expulsés des Chagos racontée par Shenaz Patel, on découvre un nouvel aspect de la société mauricienne, celui des relations entre communautés mais aussi l’évocation d’une affaire criminelle célèbre.

L’histoire

DevinaRébecca Martin-Régnaud, l’héritière d’une riche et puissante famille blanche, est retrouvée morte dans sa baignoire, atrocement mutilée. Devina, la vieille servante hindoue qui l’a élevée et vit sur son terrain, est appelée à l’identifier et à témoigner. Horrifiée, elle ne comprend pas ce qui s’est passé et trouve étrange les conclusions de la Police. Sur l’Île, elle n’est pas la seule. Un jeune hindou est accusé du meurtre et se retrouve instantanément soutenu par Voices of Hindus, la puissante organisation qui défend les droits de la communauté indienne. Rapidement, la rumeur circule : Jérôme Martin-Régnaud, le frère de Rébecca, aurait tenté d’étouffer les vraies raisons du crime en corrompant plusieurs officiers de Police.

L’affaire prend une tournure politique et sociale et s’étend à l’ensemble de l’Ile Maurice en un rien de temps, réveillant les antagonismes entre communautés ethniques et la rancœur envers les descendants de colons. Devina devient un symbole de la lutte pour la vérité et est portée aux nues par la communauté hindoue. Elle veut découvrir la vérité en mémoire de Rébecca qu’elle aimait comme sa fille. La laissera-t-on aller jusqu’au bout ?

Après avoir lu le livre, un de mes amis mauriciens m’a expliqué ce que je ne savais pas avant, la trame de départ s’inspire d’une affaire qui a fait grand bruit sur l’Ile : le meurtre de Vanessa Lagesse en 2001. Comme Rébecca, la trentenaire était l’héritière d’une des familles blanches les plus riches du pays, avait un mode de vie assez moderne et ouvert d’esprit et a été retrouvée assassinée dans sa baignoire. D’autres passages du roman rappellent des moments troubles de l’histoire vraie : la maison lavée à grandes eaux avant la fin de l’enquête, le suspect qui clame avoir fait des aveux sous la torture, une sulfureuse liaison amoureuse teintée d’une rumeur de scandale sexuel, une enquête qui ravive quelque peu les tensions entre communautés… Plus de dix ans après, cette affaire n’a toujours pas été résolue.

Pour en savoir plus sur l’affaire Vanessa Lagesse, vous pouvez lire ce résumé de l’affaire sur le Nouvel Observateur ou cette émission RTL de « Faites entrer l’accusé » de juin 2011 qui en parle pendant près de trois-quarts d’heures.

Mon avis

Après avoir lu deux romans aux sujets graves et parfois douloureux, je cherchais quelque chose de moins sérieux et j’ai pensé qu’un roman policier ferait l’affaire. Sans vouloir aller jusqu’à qualifier ce genre d’histoires de meurtre de « léger », les enquêtes ont toujours quelque chose d’agréablement divertissant. Sauf que Devina n’est pas un roman policier, contrairement à ce que l’intrigue de départ pourrait laisser penser ! Le livre fait 156 pages, et l’enquête est traitée très rapidement. L’explication du meurtre de Rébecca n’est pas forcément très convaincante et les étapes qui mènent à sa découverte sont presque négligées.

En réalité, cette histoire ne me semble qu’un prétexte qu’utilise l’auteur pour parler de l’instabilité de l’harmonie sociale à Maurice et des relations potentiellement tendues entre les différentes communautés.

Comme je l’ai expliqué brièvement dans de précédents messages, la société mauricienne est un véritable melting-pot de cultures où différentes communautés cohabitent apparemment harmonieusement en conservant leurs traditions propres. Dans la réalité, ce multiculturalisme n’est pas aussi idyllique que les brochures touristiques le vantent. Le métissage reste assez rare et plusieurs rivalités existent entre communautés. Pour éviter de déséquilibrer le pays, un savant bricolage politique et juridique a été mis en place afin de préserver les susceptibilités de chacun et d’offrir une place à tous les groupes ethniques. Ce phénomène que l’on pourrait qualifier de « communautarisme » en France est appelé à Maurice « communalisme » et a montré ses limites lors de l’affaire Kaya en 1999.

En février de cette année-là, un chanteur créole célèbre, connu sous le nom de scène de Kaya, est arrêté par la Police pour consommation de cannabis et meurt en cellule dans des situations troubles. Son décès déclenche des émeutes dans tout le pays. L’histoire que nous raconte ici Gordon-Gentil ressemble beaucoup à une déclinaison de cet épisode. L’écriture est simple, le récit aussi, tout se lit avec plaisir et facilement mais j’ai eu l’impression que l’auteur s’amusait surtout à ré-imaginer une affaire Kaya sans prendre complètement sa propre base narrative (l’affaire policière) au sérieux.

Le récit s’articule autour du personnage de Devina, qui est plutôt attachant, mais qui s’efface souvent derrière le souvenir de Rébecca. La plupart des personnages sont assez peu approfondis à mon goût et manquent parfois de crédibilité. Rébecca en est un exemple parlant : il semble qu’elle représente une fille libérée, ouverte d’esprit et joyeuse. Dans les nombreux flash-backs, ces caractéristiques apparaissent sans subtilité, presque comme si nous dire qu’elle était comme ça avec deux-trois exemples un peu caricaturaux suffirait à nous le faire ressentir. Peut-être l’auteur a-t-il compté sur l’imaginaire collectif mauricien, familier du caractère de Vanesse Lagesse, pour que le personnage de la jeune femme prenne vie de lui-même?

D’autres passages me semblent un peu exagérés mais je n’ai pas su dire si c’était du second degré ou non. Le roman a été publié en 2009, mais j’avais parfois l’impression qu’il décrivait une autre époque. Par exemple, Le Figaro, notre journal français connoté à droite, envoie un correspondant à Maurice pour couvrir l’affaire. Ses articles prennent parti pour la communauté blanche sans nuance : il explique combien les pauvres blancs sont ostracisés, combien ils sont bouleversés par la mort de Rébecca, comment la jeune femme est sûrement victime d’un crime qui va être étouffé par les hindous qui contrôlent le pays… Bref, il se montre presque insultant envers les autres groupes sociaux, trop complaisant envers les Blancs et surtout complètement à côté de la plaque puisque nous, lecteurs, savons parfaitement que c’est l’inverse de ce qu’il décrit qui est en train de se passer. On serait en 1960 voire en 1980, je voudrais bien croire qu’un correspondant du Figaro écrive un article pareil… Mais en 2009 (ou même 2001 quand a eu lieu le vrai meurtre) j’ai beaucoup de mal à y croire. Alors, humour par la caricature ou exagération ? Je ne saurais dire !

En dehors de ça, comme je l’ai dit, la conclusion de l’affaire m’a paru peu satisfaisante et peut-être un peu caricaturale, surtout de la manière dont elle est amenée. Mais peut-on vraiment trouver une explication romanesque à une affaire célèbre dans son pays? Un autre aspect de l’article c’est le phénomène de « soufflet » du parcours de Devina et de l’indignation populaire : ça monte, ça monte et puis ça descend d’un seul coup sans qu’on l’ait vu venir.  C’est un peu frustrant mais je crois que sur ce point-là c’est assez réaliste et ça permet de toucher du doigt un aspect de la société mauricienne qu’il est quasiment impossible de percevoir en venant de l’extérieur tant il est sous-jacent.

En conclusion, ce livre passe agréablement le temps et vous permettra de réfléchir aux rapports entre communautés à Maurice sans être particulièrement complexe. Vous pouvez aussi vous amuser à comparer l’affaire de Vanessa Lagesse avec la version de Gordon-Gentil. Une histoire à garder sous le coude pour un moment de détente.

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5 réponses à “Littérature mauricienne – Devina par Alain Gordon-Gentil

  1. Je pense que l’article du figaro est malheureusement exact. Quand on regarde attentivement, dès qu’un média métropolitain parle d’une affaire des DOM-TOM le ton peut être (selon le journal) condescendant ou méprisant. Donc ça ne me semble pas si exagéré 😦

    • Je réponds un peu tard désolée 😉
      En fait, Maurice est un pays et n’appartient plus à la France depuis le XVIIIe siècle, donc je pense que si certains Blancs mauriciens se sentent encore rattachés à la France, les journalistes français ne voient plus le pays comme un département depuis bien longtemps! C’est pour ça que j’ai des doutes sur cet article du Figaro… Je les vois mal soutenir les blancs mauriciens à tout prix dans un contexte sensible…

    • Je suis désolée, je réponds vraiment tard mais ma connexion n’est pas top 🙂
      En fait, je n’ai pas eu le temps de finir le bouquin sur Kessel que j’avais prévu mais j’en ai lu plein d’autres et j’avais pensé un temps en chroniqué un de ceux-là pour le challenge… sauf que ça aurait été triché 🙂 Mais c’est vraiment mon écrivain de coeur… Alors si je publie une chronique, je te tiendrai au courant!

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