La chasse aux sorcières contre les homosexuels : Ouganda au nom de Dieu

OugandaAuNomdeDieu

Le sujet

Ouganda : au nom de Dieu, un film de Dominique Mesmin, France, 2010. Durée : 83 minutes. Production : So What Now.

Au nom de la religion (chrétienne en premier lieu), l’Ouganda est l’un des pays les plus répressifs envers l’homosexualité et cherche depuis plusieurs année à durcir encore sa législation. Si la proposition de loi était votée, être homosexuel pourrait entrainer la peine de mort (« cas d’homosexualité aggravée » pour ce que ça veut dire…) et encouragerait la dénonciation des homosexuels. En effet, toute personne ne dénonçant pas une connaissance qu’elle sait homosexuelle serait passible de trois ans de prison. Le secret professionnel ne serait apparemment même pas valable et un médecin devrait dénoncer ses patients… Mais de toute façon, en Ouganda, seuls deux médecins acceptent de soigner les homosexuels.

C’est dans ce contexte difficile qu’Auf, le sujet principal du documentaire, cherche à obtenir l’asile en France. Son motif? Crainte pour sa vie, crainte pour sa liberté… Auf s’est découvert homosexuel assez jeune mais il s’est gardé de le révéler à ses proches pendant longtemps. En 2009, il rencontre des militants d’un mouvement gay et lesbien qui l’encouragent à se battre avec eux pour ses droits. Malgré son activité militante, Auf parvient à cacher son homosexualité à son entourage jusqu’à ce qu’il soit victime de la chasse aux sorcières – et la référence est ici particulièrement adaptée – que mène la presse contre les homosexuels. Sa photo est placardée en première page de tous les journaux et fait la une des émissions télévisées, on donne des détails sur son lieu de travail, son adresse. Il perd son emploi, se fait rejeter de la mosquée où il était actif, reçoit des menaces de mort, se brouille avec sa famille, se fait arrêter pendant quelques jours. Il finit par fuir et se cacher dans un quartier pauvre où personne ne le reconnait car personne ne sait lire les journaux. Dans son entourage, des homosexuels ont déjà été assassinés ou agressés et Auf sait qu’il est dangereux de sortir à visage découvert maintenant que tout le pays a vu sa photo.

Le réalisateur suit Auf tout au long de sa demande d’asile, s’intéresse au parcours de ses amis de la communauté gay et lesbienne mais cherche aussi à nous montrer l’autre côté du décor – ceux qui aident les homosexuels : médecins, religieux, professeurs ; et surtout ceux qui cherchent à les exclure de la société ougandaise depuis les membres de la communauté religieuse jusqu’aux hommes politiques.

Commentaire

Quand je lisais en diagonale les différentes actions urgentes d’Amnesty sur la législation contre l’homosexualité en Ouganda, je me représentais surtout l’Ouganda comme un pays conservateur et intolérant sur ce sujet. Le documentaire a mis en lumière un pays gangrené par la haine la plus destructrice et dominé par des débats religieux dangereux. La manière dont le réalisateur a capturé les envolées haineuses de certaines personnalités face à un public enthousiaste ou encore le discours homophobe assumé avec aplomb par la plupart des protagonistes du récit fait froid dans le dos.

OugandaAuNomdeDieu2Un aspect intéressant du film concerne le rôle de la religion dans la montée de la haine et la mise en lumière de l’influence des  chrétiens évangélistes et surtout des « born again » américains sur la politique ougandaise. On voit ainsi musulmans et chrétiens conclure une paix basée sur leur vindicte commune contre les homosexuels. Ou encore différentes personnes citer les textes religieux pour appuyer l’idée que les homosexuels doivent être détruits au sens propres parce qu’ils n’auraient « jamais dû » faire partie de la société. Julius Oyet (image ci-contre), un leader chrétien, nous explique sans complexe que son groupe religieux « a infiltré » le Parlement et d’autres postes clés. Un leader musulman n’a aucune honte à annoncer que si la loi ne passe pas, une opération « souterraine » sera lancée, disant ensuite ouvertement que cela signifie que des membres de sa communauté iront assassiner les homosexuels en secret, comme s’il s’agissait de pallier aux défaillances de la justice d’Etat.

Les portraits d’Auf et ses amis sont très touchants et le réalisateur a réussi à saisir une certaine complexité culturelle tout en gardant les protagonistes proches de nous. J’ai été impressionnée par la foi visiblement inébranlée d’Auf qui continue à citer le Coran et invoquer Dieu malgré ce qu’il subit au nom de la religion. A un moment, il dit avec une émouvante sincérité qu’il en est venu à la conclusion que certains passages du Coran ont sûrement été modifié par des hommes après que Dieu ait parlé, que ces hommes y auraient mis ce qui les arrangeaient et que cela expliqueraient certaines références homophobes. Car Dieu, après tout, a fait les homosexuels tels qu’ils sont, répètent Auf et ses amis.

Les entretiens avec les différents protagonistes apportent une grande richesse au film qui nous montre plusieurs discours sur la question et d’importants éclairages culturels, notamment grâce au professeur de droit de l’Université de Kampala, Sylvia Tamale, une féministe militante ougandaise qui s’oppose ouverte à la loi anti-homosexualité.

Le débat qui a suivi la projection du film nous a permis d’échanger avec Auf (qui vit à Paris maintenant), avec un militant de l’association pour les droits des homosexuels Act-Up et avec une autre exilée ougandaise homosexuelle. Ils nous ont confirmé la dureté de la situation pour les homosexuels en Ouganda et nous ont expliqué qu’il était important pour les militants africains de s’exprimer publiquement afin de briser l’idée répandue sur le continent que l’homosexualité est une importation occidentale et ne fait pas partie des moeurs africaines. Malheureusement, nous avons été un peu pressés par le temps et cette discussion n’était pas la plus organisée du festival…

Quoiqu’il en soit, je conseille fortement ce film qui est passionnant comme exposé du problème à ceux qui veulent en apprendre plus sur la société ougandaise et son fonctionnement politique ainsi que sur la question de la répression de l’homosexualité dans le monde.

Pour en savoir plus avant de voir le film, vous pouvez aussi lire cet article du réalisateur paru dans les Inrocks en 2010. Il réutilise plusieurs interviews réalisées pour le film afin de présenter aux lecteurs la question de l’homosexualité en Ouganda :

http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/55887/date/2010-12-07/article/en-ouganda-denoncer-les-homosexuels-est-une-preuve-de-civisme/

Séance du 10 mars 2012 à 17h45 dans le cadre du Festival International du Film des Droits de l’Homme au Nouveau Latina, Paris. Le film a été récompensé par le jury du Festival par le Prix Spécial du Jury « Dossiers et grands reportages ».

Article publié pour la première fois sur le blog « Citoyenne du Monde » par Roxane D en mars 2012.

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