Les Roms dans l’Histoire : Une population négligée

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Le sujet

Une population négligée (titre original : A People Uncounted), un film de Aaron Yeger, Canada, 2010. Durée : 99 minutes. Production : Urbinder Films.

Les Roms, que l’on désigne aussi souvent par les noms de Tziganes, gitans ou encore gens du voyage, font partie d’un peuple méconnu qui suscite de nombreux fantasmes. En réalité, « les Roms » sont aussi différents les uns des autres que peuvent l’être des personnes qui se sont installées un peu partout en Europe depuis des siècles et qui ont, quand les législations locales leur en donnait la possibilité, adopté les modes de vie variés des pays où ils vivaient.

Aujourd’hui, les Roms sont victimes de très graves discriminations dans des pays de l’Union Européenne, parfois très similaires aux situations d’appartheid que l’on pouvait connaitre aux Etats-Unis et en Afrique du Sud il y a plusieurs dizaines d’années (en Moldavie notamment). Considérés comme des étrangers dans leurs propres pays (en France, il y a une forte tendance à les désigner tous comme des Roumains), jugés indésirables, ils sont montrés du doigt comme une population à part et peu de gens cherchent vraiment à connaitre leur héritage culturel et leur passé.

Partant de ce constat, le jeune réalisateur canadien Aaron Yeger a décidé d’enquêter sur un épisode sombre de leur histoire : le génocide de la Seconde Guerre Mondiale. Ce « peuple dont l’histoire n’a pas été racontée », comme l’explique le titre du film en anglais, n’a jamais vraiment eu la possibilité de s’exprimer sur le terrible massacre dont il a été victime à travers toute l’Europe, comme les Juifs l’ont été. La répression des mouvements de Résistance, le génocide des Juifs et l’horreur des camps nazis ont très souvent été racontés dans les ouvrages d’Histoire, les films et les livres depuis plus de soixante ans mais le sort des Roms a été étrangement négligé.

Grâce à son film, Aaron Yeger donne la parole à de nombreux survivants des camps nazis et des répressions du siècle dernier. Interlocuteurs parlant dans toutes les langues, vivants un peu partout en Europe, ces témoins de la guerre racontent les atrocités, les souffrances et les humiliations qu’ils ont vécues parce que comme les Juifs, on ne voulait pas d’eux.

Commentaire

Petit-fils d’un rescapé juif des camps nazis, Aaron Yeger a voulu mettre en lumière le drame qu’a vécu l’autre population mise au banc – les Roms. Son héritage personnel donne une dimension intéressante au film : il sait qu’il est important pour un peuple traumatisé que le monde reconnaisse l’horreur qu’il a vécu, pour pouvoir se reconstruire d’abord mais aussi pour que les terribles discriminations ne se reproduisent jamais.

Une-population-negligee-tatouage-RomsLe fil de rouge de son film parait être le suivant : les Juifs et les Roms ont traversé la même chose, depuis le Moyen-Âge jusqu’aux massacres des Nazis. Ils ont été haï, mis au banc, rejetés, assassinés parce qu’ils étaient Juifs ou Roms et systématiquement relégués au rang d’étrangers indésirables quand les temps se faisaient durs. Comme les Juifs, les Roms ont des identités multiples ; comme eux, ils se sont installés dans toute l’Europe et ont occupé les métiers qu’on voulait bien leur laisser. Mais au contraire des Juifs, et notamment parce qu’ils ne comptaient pas autant d’instruits dans leurs rangs, les Roms n’ont pas eu la possibilité de témoigner et c’est là ce qui fait toute la différence entre eux et qui, peut-être, laisse place à toute la discrimination dont ils sont encore victimes aujourd’hui dans l’indifférence la plus totale. Cette mise en parallèle provoque une véritable remise en perspective de notre conception des Roms : on réalise brutalement à quel point nos sociétés sont encore dans un processus de discrimination « acceptable » de toute une population et à quel point tout ceci est anormal.

On sent dans le film la passion du réalisateur et de ses producteurs ainsi que la volonté profonde qu’il a de raconter l’histoire des Roms dans toute sa complexité. Ce désir d’offrir aux silencieux la possibilité d’enfin parler donne sa puissance au film mais est aussi responsable de certaines faiblesses de réalisation.

Pour pouvoir resituer le génocide des Roms du 20e siècle dans un contexte historique, Aaron Yeger cherche à raconter tout ce qu’il peut en introduction : d’où viennent les Roms, comment ils émigrés en Europe, quelle est leur culture d’origine, pourquoi les appelle-t-on de tant de manières, comment ils ont été progressivement discriminés, pourquoi certains sont devenus des musiciens nomades quand d’autres étaient sédentaires, quels étaient leurs métiers, comment on les traite encore aujourd’hui, comment le génocide nazi n’a pas été le dernier du monde moderne et bien d’autres choses encore. Il est évident que cette très intéressante mise en contexte est essentielle quand si peu de choses sont connues du grand public sur les Roms. Afin de ne pas ennuyer son auditoire, Aaron Yeger utilise de nombreux procédés visuels distrayants mais c’est parfois un peu trop. Je me suis sentie submergée d’informations et d’images durant la première partie du film, surtout que la chronologie historique n’est pas particulièrement suivie : on saute ainsi d’une époque à l’autre avant de revenir en arrière et en entrecoupant régulièrement le tout de remarques sur la Seconde Guerre Mondiale et de scènes d’enfants Roms d’aujourd’hui qui jouent avec le regard de la caméra. Cela était d’autant plus troublant que je ne savais même pas que le génocide de l’époque nazie était le vrai sujet du film! Le problème est qu’un film de 99 minutes ne permet pas aisément une telle richesse de contenu et que l’introduction, très longue, aurait mérité un film entier à elle-même!

Une-population-negligee-tournage-musiciens-romsLe dilemne d’Aaron Yeger qui cherche à partager l’ensemble des informations précieuses qu’il découvre tout en se limitant à un seul film se poursuit dans la deuxième partie du documentaire où il se concentre uniquement sur la période nazie. Il a visiblement fait un énorme travail d’enquête et interviewé de très nombreux survivants aux quatre coins de l’Europe. Leurs portraits poignants, leurs histoires de vie, leurs terribles récits méritent tous profondément d’être présentés au reste du monde. Mais une fois encore, 1h40 ce n’est rien pour raconter l’histoire d’un peuple et l’horreur qu’il a vécu. Aaron Yeger veut donner la parole au plus grand nombre de personnes possible et cela donne à certains passages un côté très frustrant car plusieurs personnages de son film ont visiblement de nombreuses choses importantes à nous dire mais nous ne pouvons écouter que des bribes de leur témoignage. Un vieil homme commence à s’exprimer puis l’on passe à une autre personne dont on n’entend pas vraiment le récit complet non plus et ainsi de suite. Peut-être aurait-il fallu présenter moins de témoignages mais ainsi les développer plus à l’écran comme il l’a fait certains d’entre eux… Mais c’est une décision difficile à prendre!

Malgré cette lourdeur qui vient paradoxalement de la richesse du film, ce documentaire remplit vraiment le rôle éclairant que devrait avoir tout documentaire. On en sort avec un regard nouveau et une soif d’en apprendre plus sur le sujet. Parler du génocide a enfin donné la parole à des oubliés de l’Histoire mais cela a aussi permis de remettre en cause la conception du spectateur sur la question Roms.

A la suite de la projection, nous avons eu droit à un débat avec Aaron Yeger et un militant Roms qui fait partie de la présidence d’un organisme pour la culture Roms de Toronto au Canada, un Américain d’origine slovaque. J’ai malheureusement oublié son nom et son organisation mais si certains avaient encore besoin d’être convaincus que l’image bien ancrée du gitan un peu voleur, mal éduqué et en haillons qui voyage en caravane était un mauvais mythe, cet intervenant était exactement celui qu’il leur fallait! Face à ce beau gosse au physique qui n’avait rien à envier à celui d’un acteur de série américaine, particulièrement bien habillé et élégant, polyglotte passant sans effort du français à l’anglais (pour le réalisateur non-francophone entre autre) pour discuter des éléments les plus complexes du débat, diplômé visiblement très cultivé, nul ne pouvait encore douter que toute notre connaissance des Roms n’était qu’un abyssal préjugé. Aucun responsable marketing n’aurait pu trouver de meilleur représentant s’il l’avait voulu!

Blague à part, ce débat était un complément passionnant au film où Aaron Yeger a pu nous parler un peu de la manière dont le projet a été mené et de ses motivations à tourner le film, ainsi que celles de ses producteurs qui sont tous trois Roms. Il nous a expliqué que les représentants des communautés Roms avaient été assez méfiants en l’entendant parler de son projet, tant ils étaient habitués à ne pas être écoutés ou à être mal compris. Ils ne comprenaient apparemment pas l’idée que quelqu’un veuille raconter leur histoire au reste du monde. L’autre intervenant de son côté nous a donné une meilleure vision de la situation des Roms d’un point de vue moderne, nous expliquant comment sa mère immigrée slovaque aux Etats-Unis lui avait toujours recommandé de garder le silence sur ses origines Roms de peur que cela ne lui nuise socialement. Ou encore comment, envoyé en mission en République Tchèque en tant qu’Américain il avait réalisé l’ampleur de la discrimination envers les Roms en entendant les discours racistes d’interlocuteurs qui, ignorant tout de ses origines, pensaient faire découvrir les Roms dans leur « réalité » à un Américain expatrié.

Au final, ce documentaire et le débat qui a suivi ont vraiment rempli leurs objectifs. J’étais dubitative à l’idée de voir ce film parce que le sujet ne me paraissait pas être une priorité ou tout simplement parce que je le trouvais assez éloigné de mes centres d’intérêt. Au fond, malgré les articles que j’avais pu lire avec Amnesty International sur le sujet, je négligeais moi aussi un peu cette population. En sortant de la salle, j’étais devenue une partisane convaincue de la cause des Roms.

Pour en savoir plus et regarder la bande annonce, vous pouvez consulter le site officiel du film (en anglais) :

http://www.apeopleuncounted.com/

Pour remettre en perspective les clichés sur les Roms, vous pouvez aussi lire ce très bon article du blogueur juridique « Maitre Eolas » paru en 2010 :

http://www.maitre-eolas.fr/post/2010/08/28/Roms,-uniques-objets-de-mon-ressentiment%E2%80%A6-(Acte-I)

Séance du samedi 10 mars à 20h dans le cadre du Festival International du Film des Droits de l’Homme au Nouveau Latina, Paris.

Publié pour la première fois sur le blog de Roxane D, « Citoyenne du Monde » en mars 2012.

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2 réponses à “Les Roms dans l’Histoire : Une population négligée

  1. Merci pour le lien vers ce documentaire, j’ai hâte de le regarder. Si jamais vous travaillez sur ce thème, nous pouvons rester en contact, si cela vous intéresse.

    • Merci Morgane pour votre message! Je ne travaille pas sur ce thème en tant que chercheuse mais ça m’intéresse beaucoup donc si vous êtes informée sur le sujet, ça m’intéresse effectivement!

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