Les gardiens de la prison de Chateaudun : Sous Surveillance

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Le sujet

Sous surveillance, un film de Didier Cros, France, 2010. Durée : 65 minutes. Production : Ladybirds Films.

Parce que la prison de Chateaudun en France ne jouit pas d’une trop mauvaise réputation en matière de traitement des prisonniers et de possibilités offertes pour leur réinsertion, elle est l’objet de ce documentaire. Didier Cros est parti en immersion pendant plusieurs mois pour témoigner de la vie quotidienne des détenus et du travail des gardiens. Le résultat de son enquête apparait dans deux films : Parloir qui raconte la vie des détenus à travers le parloir et Sous Surveillance qui traite du travail des gardiens de prison.

Dans ce dernier, Didier Cros nous montre un aspect méconnu du travail des gardiens. A mille lieux de la description d’un métier violent où la survie est la motivation première que l’on peut trouver dans des fictions américaines comme Prison Break, Oz ou encore Mission Alcatraz, nous découvrons ici que le métier de gardien de prison est aussi très logistique et administratif : comment répartir au mieux les détenus entre les cellules? Comment gérer un détenu qui refuse de se laver? Comment s’assurer, avec des moyens limités et en tablant d’abord sur l’organisation de la prison, que les prisonniers se comportent bien? Comment maintenir une pression suffisante pour qu’ils travaillent à leur future réinsertion alors qu’ils se trouvent dans un contexte psychologique difficile à surmonter pour le plus fort des caractères?

Commentaire

soussurveillance_1Didier Cros a tourné un documentaire qui parle pour lui-même : à l’exception de la dernière scène du film, pas de commentaires, pas de mise en scène apparente, pas d’entretien direct. On a l’impression d’être un regard invisible dans la pièce et de suivre le travail quotidien, pas vraiment spectaculaire, des premiers gardiens de la prison de Chateaudun. On y découvre une profession dont une partie du travail consiste en une gestion des ressources humaines, une grosse responsabilité administrative qui semble un peu en retrait de la vie des détenus tout en ayant un impact important sur leur quotidien et leur futur.

Les interactions avec les détenus, notamment lors des entretiens individuels concernant leur comportement ou leur future libération, sont filmées en préservant leur anonymat. On assiste ainsi, sans commentaire, à la confrontation de deux regards sur une même situation :

« Il ne faut pas voir ça comme une punition » dit d’un ton gentiment paternaliste le premier gardien à un détenu relégué dans un secteur plus difficile de la prison. « Vous savez très bien que pour nous, c’est comme une punition » se défend le prisonnier.

Dans cette scène et dans d’autres de ce types, on comprend toute la complexité de la situation. Comment les gardiens essayent d’être humanistes et compréhensifs à leur manière mais comment la privation de liberté est une situation insupportable, quel que soit la prison, pour celui qui la subit. Les détenus, souvent surnommés par les gardiens par le numéro de leur cellule, se révoltent par les mots avec une grande émotion, comme ce jeune qui craque psychologiquement et dit qu’il ne peut plus vivre dans cette prison, ou avec  une grande intelligence, comme beaucoup d’entre eux qui argumentent avec un immense bon sens. De leur côté, les gardiens tentent de maintenir la balance entre une certaine équité pour ces hommes emprisonnés, les contraintes logistiques et administratives et les impératifs de réinsertion qu’ils ne peuvent pas vraiment assumer avec les moyens qu’on leur donne.

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L’absence de commentaire du film peut parfois donner l’impression qu’il manque une vraie position du réalisateur sur son sujet. Le film est facile à regarder, facile à suivre et on a l’impression de se trouver face à une sympathique chronique sur de braves gardiens. Aucun geste du réalisateur ne nous indique ce qu’on devrait en penser ou même ce que lui en pense et cela peut avoir des avantages et des inconvénients. Pas de critique apparente, une certaine indulgence pour son sujet, mais du coup, le film ressemble à un pur matériau documentaire : on le regarde et on en tire les conclusions qu’on veut. Au lieu d’afficher un objectif militant, Didier Cros semble nous dire « Voilà la situation toute nue ».

Le film a été suivi d’une discussion avec le réalisateur et la productrice qui nous a un peu éclairé sur le projet. Didier Cros nous a expliqué qu’il avait été en immersion pendant plusieurs mois, une durée bien supérieures aux autorisations données par l’administration pénitentiaire, grâce au soutien du directeur de la prison. Cela lui a permis de gagner la confiance des détenus et des gardiens, de devenir un élément familier de la prison et de pouvoir tourner sans tabous. Il a aussi donné son impression sur l’attitude des gardiens en les qualifiant, sans vraiment juger, de très « paternalistes » et c’est en effet ce qui frappe dans le film. On les voit parler aux détenus comme un prof principal s’adresserait à son élève de sixième : comme un adulte gentiment moraliste et réprobateur qui donne son opinion sur tout, y compris sur la vie personnelle de son interlocuteur comme lorsque ce gardien explique à un détenu que ce serait bon pour lui d’avoir un enfant. Mais on sent aussi leur désir de bien faire et les contradictions de leur métier qui éclatent lors de la dernière scène du film où les deux premiers gardiens remettent carrément en cause le système de la prison lors d’un dialogue-débat entre eux.

La prison étant l’un de mes sujets de prédilection, j’ai apprécié la méthode du film ainsi que de pouvoir découvrir certains aspects du métier de gardien de prison que je connaissais mal. Je pense qu’il s’agit là d’un film idéal pour en apprendre plus sur l’encadrement des détenus en prison et le comportement de certains gardiens, surtout si l’on en connait peu de choses, mais pas forcément le support à voir si l’on cherche un témoignage engagé. Didier Cros est en effet ouvert et attentif à ce qu’il voit avant tout.

Séance du dimanche 11 mars 2012 à 16h15 dans le cadre du Festival International du Film des Droits de l’Homme au Nouveau Latina à Paris.

Publié pour la première fois sur le blog de « Citoyenne du Monde » par Roxane en mars 2012. Pour découvrir d’autres chroniques de documentaires engagés sur des questions de société ou de droits humains, c’est ici.

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