A-t-on le droit d’aimer un étranger en France? Les amoureux au ban public, de Nicolas Ferran

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Pour Noël, parce que « Love is all around », re-publication de cette critique d’un très fort documentaire sur les amours contrariés de Français qui ont eu l’audace de vouloir se marier avec des étrangers. J’espère que la situation s’est un peu améliorée depuis que François Hollande est arrivé au pouvoir (et je dis ça sans subjectivité politique) mais rien n’est moins sûr…

Le sujet

Les Amoureux au Ban Public, un film de Nicolas Ferran, France, 2011. Durée : 70 minutes. Production : Nicolas Ferran.

En 2007, en réponse à une stigmatisation croissante des étrangers présents en France et à la « chasse aux mariages blancs » annoncée publiquement par le gouvernement, La Cimade, une association qui défend les droits des étrangers, soutient la création du mouvement des Amoureux au banc public destiné à protéger les couples franco-étrangers. Nicolas Ferran, salarié de la Cimade et docteur en droit, fait partie des fondateurs du mouvement et décide de prolonger son engagement sur la question en filmant des couples victimes des difficultés administratives qui se présentent à eux.

Ce film donne la parole à plusieurs couples dont l’amour est contrarié par l’administration française qui semble presque vouloir nous interdir, à nous qui détenons un passeport français, de tomber amoureux d’un étranger. Des hommes et des femmes de tous âges, Français et étrangers non-Européens, parfois seuls quand leur époux ou fiancé a été contraint à rentrer dans son pays d’origine sans eux, racontent leur parcours pour se marier, un parcours parsemé d’obstacles et de mépris. On écoute leurs histoires personnelles lorsqu’ils parlent de l’amour qu’ils partagent mais aussi et surtout des humiliations qu’ils subissent de la part de la police ou des fonctionnaires, du soupçon qui pèse en permanence sur leur couple qu’on présume faux.

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On constate avec ahurissement que lorsqu’un Français souhaite épouser un étranger, l’administration part du principe qu’il y a quelque chose de louche et qu’il doit prouver qu’il s’agit d’un mariage légitime et non d’un mariage destiné à obtenir des papiers. Une intrusion insupportable dans notre vie la plus intime.

Commentaire

Nicolas Ferran a choisi pour ce documentaire militant de ne jamais intervenir à l’écran. La parole est ainsi donnée aux couples, sans commentaires du réalisateur ou d’un intervenant extérieur. C’est leur histoire brute qui est livrée au spectateur, souvent racontée dans leur décor quotidien ou sur les lieux qui ont vus les étapes de leur histoire se dérouler.

On s’imagine spontanément à la place de ces couples : et si nous devions nous aussi prouver notre amour à l’Etat avant d’avoir le droit de vivre avec la personne de notre choix, comment tiendrions-nous le choc? Pourrait-on supporter de rendre des comptes à des inconnus qui s’immiscent dans notre vie privée? Arriverait-on à convaincre les autres de notre sincérité alors que chaque détail que l’on livre est passé au crible et chaque petite incohérence, pourtant si normale dans une relation amoureuse, est questionnée? Pour l’une des femmes par exemple, on refuse de croire en la sincérité de son prochain mariage simplement parce que son futur mari est plus jeune qu’elle et qu’elle l’a rencontré par l’intermédiaire d’un tiers.

Les récits sont parfois empreints d’une terrible violence psychologique où le respect de la personne, citoyen-ne français-e ou étrangèr-e, ne semble être qu’un détail, comme pour cette jeune femme que la Police essaye de convaincre qu’elle s’est clairement « faite avoir » par son époux africain, qu’elle a « tout-à-fait le profil » de la bonne poire. Quand elle affirme l’aimer, on lui rétorque, sans preuves, que lui ne l’aime pas mais l’utilise pour les papiers. Plusieurs jeunes femmes s’entendent dire qu’elle devront mieux choisir « la prochaine fois » alors qu’aucun divorce ou annulation de mariage n’a encore été prononcé!

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Dans tous ces portraits, on décèle une terrible détresse créée par l’administration, une destruction psychologique des plus fragiles et parfois même des vies brisées peu à peu comme ces couples dont l’un des deux a été renvoyé dans son pays d’origine et qui dépensent toutes leurs économies en allers-retours en avion pour se voir, ne sachant pas si leur amour pourra résister à cette séparation forcée et compliquée par l’Etat français.

Un couple dont l’époux est d’Afrique du Nord et la femme française raconte leurs trois dernières années de calvaire : l’époux est d’abord renvoyé dans son pays, arrêté dans une scène dramatique par la Police. La jeune femme découvre après son départ qu’elle est enceinte de jumeaux. Epuisée, stressée, elle fait une fausse couche et perd l’un des enfants alors qu’elle ne peut communiquer avec son conjoint que par Skype. Ils montent un dossier où ils compilent photos et lettres d’amour, livrent à l’administration leurs mots les plus intimes, leurs échanges secrets, afin de prouver une bonne foi que de nombreux autres couples n’ont jamais à se montrer même entre eux. Après plusieurs mois, ils sont enfin autorisés à vivre ensemble en France mais les contrôles continuent chaque année car l’époux n’a qu’une carte de séjour temporaire trois ans après leur mariage. La Police vient chez eux chaque fois qu’ils en demandent le renouvellement pour vérifier que le couple est toujours bien réel, en allant notamment inspecter leur salle de bains en traquant le moindre détail d’une vie intime commune. Lorsque la jeune femme demande pourquoi, au bout de trois ans et un enfant, son amour parait toujours suspect, les policiers émettent des doutes sur la paternité de l’enfant, reprochent à la femme d’être responsable de cette situation parce qu’elle a choisi ce conjoint-là et qu’avec « ces pays-là », c’est comme ça que ça se passe.

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Ces témoignages ne sont que quelques-unes des histoires de ce documentaire qui met en colère face à un phénomène bien réel qui s’est développé au cours de ces dix dernières années. Le film, poignant et sensible, nous fait découvrir un autre aspect des politiques migratoires de la France et nous pousse à aborder la question de l’immigration d’une manière différente de celle que présente habituellement les médias. Nous sommes tous susceptibles de rencontrer l’amour au cours de notre vie et peut-être de vouloir fonder une famille. Cette histoire pourrait être la nôtre, même si l’on ne quitte jamais la France et que notre passeport français n’est jamais questionné.

Alors si nous acceptons que nos compatriotes, des Français qui, comme nous, payent leurs impôts et votent, ont grandi ici, ont leur famille ici, ont exactement les mêmes droits que nous, soient humiliés, insultés, rabaissés et soupçonnés sous le simple prétexte que leur conjoint ne devrait pas être étranger, qu’est-ce que notre pays nous réserve à nous? En ne s’indignant pas lorsqu’on entend à demi-mots ou parfois ouvertement qu’il est anormal d’aimer un étranger quand on est Français, n’est-on pas en train d’accepter le pire des contrôles que notre Etat peut avoir sur la vie privée de ses citoyens? N’est-on pas en train de signer la mort à petit feu de notre propre liberté intime?

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Un témoignage de prof que j’ai entendu rend peut-être encore plus palpable l’urgence d’un tel message. Alors qu’elle venait de diffuser ce documentaire dans sa classe, elle a surpris plusieurs de ses élèves qui essayaient de « deviner » quels couples présents à l’écran étaient des faux couples. Pour cette « détection », ils se basaient sur des critères et des préjugés extrêmement intrusifs : qui est trop moche pour son conjoint, comment ils expriment leur amour et si cela correspond à l’image qu’ils se faisaient d’un couple idéal, qui « mérite » une belle histoire d’amour etc. A-t-on vraiment envie que l’Etat vienne un jour mettre des notes à notre couple comme l’ont fait ces élèves et qu’à partir de cela il décide de notre futur amoureux?

Nicolas Ferran n’est pas cinéaste de profession et s’est entièrement auto-produit, et le film a parfois des petits côtés amateurs dans la technique. Cela n’a cependant aucun impact sur la force du propos. Dépourvus d’artifices techniques, il présente les témoignages à nus, dans toute leur sincérité. Comme il l’explique dans une interview pour le webmagazine Un Art Quotidien, le film est un film très proche de ses sujets :

« J’ai réalisé ce film dans un contexte très particulier et privilégié, qui n’est souvent pas celui d’un réalisateur « classique ». J’étais totalement immergé dans le mouvement des Amoureux au ban public pour l’avoir initié et animé pendant plusieurs années, les couples que j’ai filmé sont aussi des couples que j’ai défendus face à l’administration, accompagnés ou conseillés dans les moments difficiles, avec lesquels j’avais souvent des liens d’amitiés. Le temps de la caméra n’était qu’un petit moment dans la relation que j’avais avec eux. Je n’ai donc pas fait intrusion dans leur vie pour faire le film et leur parole n’en a été que plus facile à obtenir. »

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C’est donc une série de témoignages plus qu’un documentaire mais c’est un film essentiel, à voir et faire voir, qui a reçu, entre autre, le soutien de la Ligue des Droits de l’Homme et de la Cimade. Etant auto-produit, le film n’a pas de distributeur et est majoritairement diffusé par le biais de réseaux associatifs. Pour le voir, vous pouvez vous rendre à l’une des projections organisées localement. Vous en trouverez la liste ici :
http://amoureuxauban.net/film/?page_id=312

Vous pouvez aussi ajouter le DVD au prix de 12 euros, frais de port inclus :
http://amoureuxauban.net/film/?page_id=356

Pour plus d’informations, vous pouvez vous rendre sur le site du film ici :
http://amoureuxauban.net/film/ ou sur sa page Facebook ici :
http://www.facebook.com/pages/Les-Amoureux-au-ban-public-le-film/202585503145739

Article paru pour la première fois sur le blog Citoyenne du Monde de Roxane en août 2012 et remanié. – Séance du lundi 12 mars à 22h30 dans le cadre du Festival International du Film des Droits de l’Homme au Nouveau Latina à Paris.

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