Le vrai prix de nos objets – Du sang dans nos portables, de Franck Poulsen

DuSangDansNosPortables-Documentaire-critique-affiche

Le sujet

Du sang dans nos portables (titre original : Blood in the Mobile), un film de Frank Piasecki Poulsen, Danemark, 2010. Durée : 52 minutes. Production : Koncern TV.

Pour pouvoir fonctionner, les téléphones portables ont besoin d’un composant rare fabriqué à partir de coltan, un minerai que l’on trouve principalement dans les mines de la République Démocratique du Congo. Les grandes entreprises qui fabriquent puis revendent nos téléphones passent donc forcément des marchés au Congo. Or le pays subit depuis de longues années une situation politique instable et a récemment connu un conflit très sanglant entre rebelles et forces gouvernementales qui s’est répercuté directement sur la population. En commerçant avec les formes armées qui tiennent les mines, les compagnies occidentales financent ainsi indirectement la guerre.

Après avoir lu un article sur le sujet, le Danois Frank Poulsen décide d’interroger le célèbre fabriquant de téléphonie mobile Nokia pour savoir s’il peut lui garantir que son téléphone n’est pas tâché de sang. Il pose des questions dérangeantes aux salons commerciaux, demandent à voir le siège et finit par recevoir des réponses très diplomatique de la part de la multinationale suédoise. Dubitatif, Frank Poulsen décide de partir au Congo pour enquêter et remonter la piste des minerais.

Commentaire

Le documentaire joue dans le registre du spectaculaire et Frank Poulsen, réalisateur et personnage principal du film, semble être un joyeux drille sympathique et insouciant. Si cette attitude décontractée pour traiter un sujet grave est surtout un rôle qu’il se donne pour obtenir les réponses qui l’intéressent, il y a quand même quelque chose d’un peu trop décalé dans ce film qui plaira sans nul doute aux amateurs de sensations fortes. La qualité des images, les lieux où le réalisateur se rend, tout est là pour impressionner le spectateur. Il est vrai que Frank Poulsen n’hésite jamais à s’aventurer dans les lieux les plus dangereux et persiste même quand on lui ferme les portes au nez. Ce sont les qualités d’un grand journaliste, pourrait-on se dire. Ou alors d’un garçon un peu inconscient à la recherche d’une grande aventure?dusangdansnosportables-documentaire-Frank_poulsen

Le film nous emmène effectivement dans des territoires difficiles d’accès (qu’il s’agisse d’une mine de coltan gardé par les rebelles ou du bureau d’un des responsables de Nokia) et le journaliste ne recule pas devant les questions qui fâchent ; je me suis pourtant beaucoup interrogée sur l’éthique journalistique tout au long de la séance.

Peut-être est-ce un personnage qu’il s’est construit pour pouvoir mieux raconter l’histoire mais Frank Poulsen se présente comme quelqu’un qui part enquêter sur un coup de tête, sans connaitre grand-chose du sujet qu’il va étudier. Ainsi, nous raconte-t-il, il arrive au Congo sans vraiment de contacts et se laisse porter au fil des rencontres et des choses qu’il apprend. Bien sûr, le spectateur peut plus facilement s’identifier à lui mais certaines choses m’ont dérangées dans ce rôle qu’il s’est donné et notamment le fait qu’il semble ne pas soucier le moins du monde de sa sécurité et de celle de ses témoins.

Par exemple, il n’écoute pas la représentante de l’ONU qui refuse de le laisser entrer dans le territoire des mines après avoir reçu des informations sur de nouvelles tueries. Certes, c’est frustrant d’avoir fait tout ce chemin pour s’entendre dire qu’on ne pourra pas enquêter là où on le veut. Mais la représentante de l’ONU a une bonne raison de lui interdire ce passage : si Frank entre dans la zone il se mettra non seulement en danger mais mettra aussi en danger les forces de l’ONU qui devront assurer sa sécurité ou son sauvetage. Malgré ces arguments tout-à-fait justifiables, il décide de contourner l’interdiction et trouve un moyen d’entrer sur le territoire.

Plus tard dans son enquête, Frank rencontre un jeune garçon de 16 ans qui s’est enfui des mines. Intéressé par sa connaissance du terrain et son témoignage, notre « héros » réussit à le convaincre de lui servir de guide pour… retourner aux mines dont il s’est enfui. J’ai été très choquée de l’entendre nous expliquer ce marché passé avec l’adolescent. Il ne semble pas avoir de scrupules à mettre en danger la vie d’un mineur en le poussant à retourner dans l’enfer d’où il s’était enfui et c’est étrange pour quelqu’un qui prépare un documentaire engagé. Pour pouvoir accéder aux zones qui l’intéressent, Frank paye les rebelles (un acte déjà discutable) puis entre dans une mine caméra à la main alors que les mineurs hostiles lui ordonnent d’arrêter de filmer. Pas une seconde il ne semble s’émouvoir du fait que le jeune garçon s’est porté garant pour lui et risque lui aussi des ennuis si Frank s’obstine à filmer et il continue à le faire jusqu’à ce qu’on l’en empêche. Bien plus tard, alors qu’il est de retour dans le confort et la sécurité de sa vie scandinave, il évoque l’adolescent et son terrible quotidien auprès de Nokia (« Que vais-je dire à ce jeune homme de 16 ans qui a mis sa vie en danger parce que je lui avais promis que je ferai tout pour changer les choses?« ). La manière dont il l’utilise comme argument « émotion » m’a donné l’étrange impression qu’il le considérait plus comme un élément intéressant, presque comme un pion pour faire avancer son film, que comme une personne réelle.

DuSangDansNosPortables-Documentaire-critique-01

Frank Poulsen peut impressionner par sa détermination et son culot qui lui permettent d’obtenir des images et des scènes uniques. Il n’hésite pas interroger des « têtes d’affiche » dans son film : des responsables de Nokia, l’ONG spécialiste de la corruption et des minerais de guerre Global Witness, l’enfant des mines, des employés occidentaux de compagnies minières, des représentants de l’ONU… En bref, il ne néglige aucun acteur de la situation. Malgré tout, j’ai trouvé que le film manquait de profondeur et de finesse, parfois même de clarté quant à ses intentions. Il s’appuie sur des images stéréotypées d’une Afrique corrompue et déchirée par la guerre et la solution proposée par Global Witness est assez difficile à appréhender telle qu’elle est présentée dans le film. Comparé à l’autre film du Festival que j’ai vu sur le Congo, L’Affaire Chebeya, il me fait plus penser à un reportage choc qu’à une enquête balancée.

C’est un documentaire qui peut pourtant servir de support pour une première approche du sujet des minerais de guerre parce qu’il est très facile d’accès et qu’il propose une lecture assez simple et encadrée de la problématique. Certains aspects peuvent échapper aux spectateurs mais ils ne s’ennuieront pas car ils peuvent se raccrocher aux images et au côté un peu rock n’roll du réalisateur. De mon point de vue, sur le sujet des minerais de la guerre, il y a une fiction qui est, à mon avis, plus fort que ce documentaire : si vous voulez en savoir plus et de manière peut-être plus globale, n’hésitez pas à voir Blood Diamond d’Edward Zwick avec Leonardo DiCaprio, Jennifer Connelly et Djimon Hounson. La question de la responsabilité sociale de l’entreprise n’y est pas vraiment abordée (on insiste plus sur la responsabilité du consommateur à mon sens avec notamment le dialogue sur les Américaines et les diamants) mais le documentaire de Frank Poulsen la traite de toute façon un peu trop superficiellement. Pour ce qui est du reste – l’exploitation des populations, le lien entre le minerai et la guerre – le film vaut vraiment qu’on prenne le temps de le voir.

Pour découvrir de manière plus approfondie la question des minerais de la guerre, faites un tour sur le site de l’ONG Global Witness qui a servi de conseiller pour Blood Diamond et que Frank Poulsen interviewe dans son documentaire :

http://www.globalwitness.org/fr

Article paru pour la première fois sur le blog Citoyenne du Monde de Roxane en avril 2012 et remanié.

Séance du dimanche 11 mars 2012 à 18h dans le cadre du Festival International du Film des Droits de l’Homme au Nouveau Latina, Paris.

Advertisements

4 réponses à “Le vrai prix de nos objets – Du sang dans nos portables, de Franck Poulsen

  1. Mince j’avais déjà lu l’article sur ton ancien blog, et je ne m’en rend compte qu’à la fin. Il faut décidément que je regarde ce documentaire.

  2. Bonjour, tout d’abord je trouve ton article fort bien écrit et illustré, c’est notable 🙂 J’ai vu le teaser de 15 min de ce documentaire et donc pas la version longue, il m’a parut certes un peu rock and roll dans son approche comme tu le dis et oui il y instrumentalise le jeune garçon et toutes ses rencontres mais pour le coup je trouve que ça ne nuit pas trop à la lecture du docu, le réalisateur est engagé et annonce directement la couleur avec le titre… on est prevenus.
    Quoiqu’il en soit, sur le fond, ce sujet est plus que jamais d’actualité, et je trouve très triste que ce fonctionnement là puisse continuer à satisfaire les différentes parties prenantes… comme Blood Diamond le dit si bien « CCA »… on pourrait ajouter « CCUSA » ou « CCEU »
    merci pour ton article !

    • Salut et désolée pour la réponse tardive 😉
      Oui, c’est clairement un documentaire engagé et ça fait longtemps que je l’ai vu mais il me semble quand même que Franck Poulsen joue un peu le rôle du « naïf ». Il fait comme s’il découvrait son sujet au fur et à mesure, ce qui peut être une stratégie intéressante dans certaines situations, mais ça lui donne aussi un côté assez centré sur lui-même je trouve. Le film est très facile à suivre mais j’ai parlé de « manque de clarté » car j’ai eu l’impression d’un stype avec du bagoût qui voit un sujet qui le choque, décide de le traiter, mais sans forcément en maitriser toutes les subtilités. En gros, il y a un petit cliché du sauveur blanc « après-moi-le-déluge » qui pense que les intentions louables compensent tout.
      Bon ceci dit, j’ai écrit cet article il y a plusieurs années, et vu le film également il y a plusieurs années donc je me trompe peut-être!
      Mais c’est une bonne porte d’entrée sur le sujet malgré tout!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s