Ce qu’il advint du sauvage blanc – Un roman captivant mais problématique

Il a été l’événement de l’année 2012. Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde, haut fonctionnaire français qui occupa un poste important dans les territoires français du Pacifique dans les années 90 et 2000, a rafflé une dizaine de prix prestigieux après sa sortie chez Gallimard : prix Goncourt du premier roman, prix Jean Giono, prix Amerigo Vespucci, nominé au prix du Livre Inter… Acclamé par la critique, le roman tient en haleine mais pose un certain nombre de problèmes sur la représentation des aborigènes australiens. Ayant en ce moment quelques difficultés à me concentrer sur la lecture, c’est un des rares livres que j’ai lu en 2013-2014 pour lesquels j’étais prête à passer une nuit blanche tant il me captivait (l’autre ayant été Les Rochers de Poudre d’Or de Nathacha Appanah) et c’est pourquoi je tiens à en parler aujourd’hui à la fois pour saluer l’écriture et pointer du doigt ses (importants) défauts.

L’histoire

ce-quil-advint-du-sauvage-blanc-francois-gardeAustralie, 19e siècle. Un homme blanc est retrouvé par des marins au milieu d’une tribu aborigène. Il ne parle aucune langue européenne, vit nu et semble être totalement intégré dans sa communauté. Jugeant anormale cette présence occidentale chez des « sauvages », les marins ramènent l’homme au gouvernement colonial. Un aristocrate français, Octave de Vallombrun, fasciné par la géographie et l’anthropologie est désigné pour re-civiliser cet inconnu qui s’avère être Narcisse Pelletier, un citoyen français disparu dix-sept ans auparavant.

Le roman qui s’inspire de l’histoire vraie du marin Narcisse Pelletier alterne les points de vue d’une manière intéressante : d’un côté, on suit Octave de Vallombrun (personnage fictif) dans le présent, essayant de percer le mystère de Narcisse et s’efforçant de le ramener plus ou moins contre son gré à ce qu’il considère être « la civilisation » ; de l’autre, on suit Narcisse dix-sept ans plus tôt, alors qu’il venait d’être fraichement abandonné sur les côtes australiennes, rencontrant pour la première fois la tribu aborigène qui l’a recuilli et essayant de comprendre et de s’intégrer à leur communauté.

Mon avis

L’écriture de François Garde est, comme je l’ai dit, captivante. Il sait à merveille nous projeter dans la quête des deux héros. Ce besoin de comprendre et de savoir est ce qui m’a tenue en haleine du début à la fin car comme Octave, je voulais toucher du doigt cette vérité par laquelle il était obsédé. Les chapitres de l’aristocrate français sont probablement les plus intéressants car l’auteur parvient à rendre crédible tout en s’en distanciant son sentiment de supériorité, son enquête empreinte de colonialisme et de racisme ainsi que sa croyance sincère qu’il oeuvre à l’avancement de l’humanité. Le désir viscéral de « vérité » d’Octave est un puissant moteur romanesque qui mène à une fin très intéressante.

Les chapitres de Narcisse, par contre, posent problème. Personnellement, c’étaient ceux qui m’intriguaient le plus pendant ma lecture. Je les voyais comme la véritable enquête du livre, celle qui va nous révéler les clés du mystère. Je voulais absolument arriver à la fin pour qu’on comprenne avec le héros le sens du comportement des aborigènes. En effet, Narcisse est témoin de rites, d’attitudes et de modes de vie qui lui apparaissent étranges parce qu’il ne comprend ni la langue de sa tribu d’accueil ni ce qu’ils font. Je pensais naïvement que puisque François Garde s’inspirait de faits réels, il nous proposait là une vraie description anthropologique et non-stéréotypée des tribus aborigènes. Les chapitres de Narcisse me passionnaient pour cet aspect ethnologique et j’avais hâte de pouvoir en lire un décryptage, de comprendre enfin à quoi correspondait tel et tel geste, ou encore ce qui est important pour cette tribu. Mais le problème, c’est que ces chapitres sont totalement inventés… et vu la maitrise et l’assurance de l’écriture, c’est difficile de le deviner par soi-même, surtout lorsqu’auteur, journaux et éditeur insistent sur le côté véridique de l’histoire. En fait, dans les chapitres de Narcisse, François Garde fait comme Octave de Vallombrun : il décrit de manière fantasmée un peuple non-occidental avec son regard occidental… mais c’est plus insidieux car son récit est raconté de telle manière qu’il semble neutre et documenté!

Une démarche d’écriture contestable

François Garde a expliqué dans plusieurs interviews (voir ici et ici) qu’il a volontairement laissé de côté la recherche documentaire sur les aborigènes afin de ne pas brider sa créativité. La tribu qu’il décrit est donc sortie de son imagination et son comportement n’est pas basée sur une réalité anthropologique. L’auteur s’est inspiré pour cela de différentes cultures, et particulièrement d’autres peuples du Pacifique comme les Kanaks de Nouvelle-Calédonie.

Cette démarche parait a priori bizarre comme nous paraitrait bizarre le travail d’un auteur aborigène qui, cherchant à décrire la France, s’inspirerait des séries américaines et évoquerait les pom-poms girls, les matchs de base-ball et les réserves indiennes. Pourquoi appeler ce pays « France » et y mêler des éléments historiques réels si c’est pour en réalité parler d’autres peuples? Stephanie Anderson, la traductrice et éditrice australienne du véritable récit de Narcisse Pelletier publié au 19e siècle, pointe du doigt le fait que Garde a choisi de situer sa « tribu inventée » à l’endroit où une tribu bien réelle existe encore aujourd’hui… mais qu’il ne semble même s’être renseigné!

La démarche de François Garde va même plus loin : il dit n’avoir pas consulté les archives concernant l’abandon de Narcisse Pelletier et n’avoir pas lu son récit publié au 19e siècle, pire n’avoir pas « souhaité le lire » et même ignorer s’il en existe une réédition moderne! (voir ici). Pourtant, il se félicite souvent de remettre la lumière sur Narcisse Pelletier, ce qui laisse entendre qu’il se réclame du vrai personnage historique.

Son but principal était apparemment d’explorer la thématique de la perte de culture : comment un homme peut-il devenir étranger à sa propre culture? C’est un sujet fascinant, d’autant plus quand on sait qu’il a concerné quelqu’un de bien réel. Mais dans ce cas pourquoi refuser de faire des recherches historiques et s’en remettre uniquement à son imagination? La réalité n’offre-t-elle pas des ressources stupéfiantes? Ou à l’inverse pourquoi n’avoir pas inventé un personnage similaire au nom fictif recueilli dans une tribu qu’on ne peut pas comparer à une tribu existante? Brouiller ainsi les pistes en revendiquant s’être inspiré d’une histoire vraie (c’est écrit sur le résumé de couverture) et en employant le nom de la personne réelle tout en décidant délibérement de très peu se renseigner sur cette personne est un choix très surprenant. Je trouve même qu’il s’agit de malhonnêteté envers les lecteurs car il n’est précisé nulle part que l’histoire est totalement fantasmée!

La violence contre les femmes tolérée : un point de vue très occidental

La scène qui m’a mis la puce à l’oreille sur l’invention de la tribu aborigène a été celle d’un viol dont Narcisse est témoin. Dans cette scène, un jeune aborigène en rivalité avec Narcisse (sans qu’on ne sache jamais pourquoi) force une jeune fille à avoir des relations sexuelles avec lui en usant de coups. Il le fait sous les yeux de tout le monde et sans que personne ne réagisse. A la fin du viol, la victime s’enfuit, honteuse. Le jeune homme qui est décrit comme physiquement fort semble bénéficier d’une totale impunité et se croire dans son bon droit.  D’abord horrifié, Narcisse choisit après un long débat intérieur de ne pas défendre la jeune fille afin d’imiter le plus fidèlement possible le comportement des aborigènes qui l’entourent.

La pratique du viol et sa réception sociale est loin d’être partout la même et n’est pas forcément moins tolérée en Occident qu’ailleurs, contrairement à ce que laisse entendre cette scène. La réaction d’horreur du héros et son premier réflexe d’aller porter secours à la jeune femme suggèrent en effet que dans les cultures « primitives » (comme celle des aborigènes) le viol serait accepté tandis que dans les cultures « plus civilisées » (comme celle des Européens), il serait perçu comme un crime. Cette tolérance du viol est en fait toute occidentale! Dans les pays occidentaux, le viol est perçu comme une honte pour la victime et sa famille plus que pour l’agresseur (ce que Garde attribue ici aux aborigènes) et il s’agit d’un crime souvent toléré ou relativisé lorsque le violeur est une personne puissante (comme le jeune aborigène dans la scène). Partir du principe que la violence contre les femmes est la même partout dans le monde et que les schémas de domination ne varient pas est une grossière erreur. En contradiction avec cette idée, la blogueuse d’Antisexisme résume dans une série d’articles intéressants les travaux de l’anthropologue Peggy Reeves Sanday sur le viol. Celle-ci démontre qu’il existe des cultures plus enclines au viol que d’autres où cette pratique est quasiment absente. Le comportement du jeune aborigène n’a donc rien de logique, d’autant plus qu’il commet son crime à la vue de tout le monde.

Un autre point est problématique dans les préjugés de l’auteur sur la condition supposée des femmes du Pacifique. S’il est vrai qu’au 21e siècle le niveau de violence contre les femmes est dramatique dans cette région du monde, il ne faut pas en déduire qu’il en a toujours été ainsi. Certains auteurs et chercheurs pensent que cette violence endémique est en partie un héritage de la domination coloniale des Européens. Ceux-ci auraient diffusé des valeurs patriarcales particulièrement rigides et ainsi détruit des systèmes sociaux plus protecteurs pour les femmes. C’est le cas de la culture maorie pré-coloniale comme l’explique par exemple Anne Mikaere. De plus, de nombreux observateurs occidentaux avaient une vision des peuples du Pacifique déformée par leurs propres valeurs. Anne Mikaere explique que les Anglais partaient du principe « naturel » que les femmes n’avaient aucune importance dans la société maorie, les excluant ainsi spontanément des échanges pour ensuite affirmer que les Maoris ne prenaient pas en compte les femmes! Pour les aborigènes, le problème a été le même : Sandra Bloodworth explique que leurs récits des Européens des 18e et 19e siècles mentionnent rarement les femmes aborigènes parce qu’ils ne leur accordaient pas d’importance. Ils comprenaient aussi mal les rapports entre individus et les interprétaient de travers. Par exemple, ils auraient interprété des femmes effectuant un travail pénible pour leurs tribus comme de l’esclavage parce qu’en Europe, le travail des femmes des milieux privilégiés n’était pas envisageable. Il n’y a ainsi rien d’évident dans le fait que les aborigènes décrits par Garde auraient réllement toléré le viol des femmes aussi ouvertement et donné aux hommes les plus forts un « droit de cuissage » sur les femmes de leur propre communauté.

Cette pré-supposition très inspirée d’une vision à l’occidentale des rapports femmes-hommes est même dangereuse parce qu’elle participe à diffuser l’idée fausse que la prise de contrôle des sociétés aborigènes pré-coloniales par les colons était en partie nécessaire pour améliorer la condition des femmes. Dans ses interviews, François Garde cite d’ailleurs toujours « la condition des femmes » en contre-exemple quand on lui reproche de présenter une société indigène trop idyllique.

Un renforcement des préjugés sur les aborigènes

La démarche peu documentée de l’auteur pose ainsi problème car elle participe à renforcer des fantasmes et des clichés sur des populations qui ont gravement souffert (et souffrent toujours) de ces mêmes fantasmes depuis le 18e siècle, des fantasmes utilisés par les Européens pour justifier différentes violences et discriminations. Par exemple, entre le 19e siècle et aussi tard que les années 1970, le gouvernement australien arrachait de force à leurs familles les enfants aborigènes avec un parent blanc parce qu’ils pensaient qu’ils recevraient forcément une mauvaise éducation avec les tribus : on imaginait les aborigènes incapables d’aimer vraiment, coupables de négligence, trop primitifs… Il fallait donc ramener ces enfants avec un peu de sang blanc à la « civilisation » et on le faisait de force car c’était soi-disant « pour leur bien » (en Australie, on les appelle « stolen generations », les générations volées). Certains affirment que ces pratiques ont pris une autre forme aujourd’hui mais existent toujours, notamment par le biais des services sociaux.

En réutilisant des stéréotypes répandus, François Garde instille dans l’esprit du lecteur un sentiment de légitimité par rapport à l’idée de « non-civilisation » ou de « primitivité » des tribus du Pacifique. Il qualifie d’ailleurs dans plusieurs interviews d' »étrange » les comportements des peuples dont il s’inspire (« Je n’aurais pas écrit ce livre sans avoir rencontré des cultures du Pacifique et constaté, même deux siècles après les contacts et la christianisation, leur étrangeté » – vu ici), un qualificatif qui donne l’impression que la norme est occidentale et le reste « bizarre ». Cette réflexion est d’autant plus problématique qu’il semble trouver étonnant qu’une diffusion de la culture européenne et chrétienne n’ait pas suffi à faire disparaitre cette « étrangeté » qui n’est intéressante que par rapport à nos habitudes occidentales : « Ces étrangetés n’ont d’intérêt romanesque qu’en tant qu’elles déstabilisent Narcisse (à son arrivée) et font réagir ses contemporains (à son retour) » (vu ici). Il y a là un gros problème d’ethno-centrisme qui, au lieu de pousser à s’intéresser à la richesse et à la spécifité de la culture aborigène, pousse à la considérer comme une bizarrerie à ne pas prendre au sérieux et à n’analyser qu’à la lumière des conceptions occidentales. Et entre la bizarrerie et l’anomalie à réformer pour le bien de la société il n’y a plus qu’un pas.

Stephanie Anderson explique très bien les problèmes de cette description littéraire des peuples australiens dans un interview accordé à la blogueuse du Koala lit (mais aussi dans deux lettres ouvertes déjà mentionnées plus haut ici et ici). Pour elle, le roman risquerait même d’offenser les Australiens qui ne comprendraient pas qu’on puisse écrire ce genre de choses sans sources.

Au final, je trouve le sujet exploré par François Garde effectivement passionnant et je comprends qu’il ait voulu imaginer le cheminement d’un homme coupé de sa culture puis ramené à elle. En revanche, je ne pense pas qu’on puisse faire un roman à partir de la vie de quelqu’un de réel en ne se documentant pas. Ou alors on appelle cela un roman « d’inspiration historique » et on fait bien comprendre au lecteur qu’on ne raconte pas « une histoire vraie » mais plutôt une version alternative de la réalité. C’est ce mélange des genres qui me parait particulièrement problématique voire dangereux en raison des stéréotypes qui sont véhiculés dans le roman de Garde, et ce malgré son talent d’écrivain et le souffle qu’il donne à ses personnages.

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2 réponses à “Ce qu’il advint du sauvage blanc – Un roman captivant mais problématique

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