Parler couramment une langue étrangère sans vivre dans le pays, est-ce possible?

Langues-mots

Dans un article précédent, je parlais des difficultés de l’apprentissage d’une langue étrangère quand on vit dans un pays où elle est parlée. Contrairement à certaines idées reçues, ce n’est pas si facile et ce n’est même pas systématique. Mais si l’immersion n’est pas une formule magique pour devenir bilingue, la question inverse se pose alors : est-ce que c’est possible d’apprendre à parler une langue couramment (l’anglais, l’espagnol, l’allemand, l’arabe, le japonais, bref n’importe laquelle) sans vivre dans un pays où elle est pratiquée au quotidien? Pour moi c’est oui, même s’il y a des limites. Ces limites se situent à un très haut niveau de langage et pas au simple fait de pouvoir facilement converser, contrairement à certaines idées reçues. Je vais partager avec vous mon expérience d’apprentissage « à distance » pour vous montrer qu’on peut faire beaucoup sans forcément voyager.

Des années de cours de langues et un niveau pas satisfaisant : mon parcours linguistique

La première langue que j’ai su très bien maitriser, je l’ai apprise à l’école mais mon niveau n’a décollé qu’après plusieurs mois à vivre à l’étranger. Après cette expérience concluante, j’étais persuadée que c’était la seule solution pour bien parler : il fallait une immersion quotidienne et prolongée. Je suis donc partie dans le pays de ma deuxième langue, le russe, mais malheureusement, l’immersion était moins quotidienne que je l’imaginais puisque tout le monde voulait me parler en anglais ou en français. Au bout de plusieurs mois, je suis quand même revenue meilleure en russe et capable de m’exprimer sur des sujets de la vie quotidienne, mais avoir une vraie conversation était toujours compliqué pour moi. J’avais la même impression que lorsqu’on avance dans l’obscurité, qu’on distingue des formes et qu’on voit vaguement le paysage autour de nous mais sans être bien sûrs de ce nous entoure. Au final, c’était si fatigant de réussir à me faire comprendre dans cette langue que j’acceptais bien trop facilement de passer à l’anglais ou au français quand c’était possible.

J’ai donc terminé mon expérience d’immersion en ayant de grosses difficultés à comprendre et m’exprimer malgré les nombreuses années passées à étudier la langue à l’école (et dans de bonnes conditions : avec une excellente enseignante, dans un groupe assez petit etc.). Un an sans pratique et j’ai tout perdu. Je désirais réellement bien parler depuis plus de 10 ans et je n’arrivais à rien. On pourrait argumenter en affirmant que le russe est une langue « compliquée », très différente du français, et que c’est donc idéaliste d’espérer la parler sans vivre au moins un an en Russie. Je ne me donnerais pas cette excuse car même si je pense effectivement que l’apprentissage est un peu plus long que pour d’autres langues plus proches du français, dix ans ça aurait dû être bien assez. En plus, j’avais bien vu à mon grand désespoir que d’autres que moi avaient un meilleur niveau en ayant appris moins longtemps et en n’ayant même pas vraiment vécu à l’étranger. C’était donc possible mais ça ne semblait pas marcher pour moi. Pourquoi?

Auto-formation, échanges de langues, cours en ligne… les techniques que j’ai essayées sans succès

J’ai essayé l’auto-formation. J’ai acheté plein de livres en me jurant de les lire, des cahiers d’exercice en me jurant de les faire, des DVD en me jurant de les regarder. Malheureusement, l’effort demandé était si intense que j’avais rarement le courage pour remplir mes objectifs. Je manquais aussi de discipline pour suivre des méthodes dont j’avais entendu beaucoup de bien et j’avais tendance à toujours repousser au lendemain la leçon suivante. Il fallait me rendre à l’évidence : l’auto-formation sans personne pour me guider ou vérifier mes progrès, ce n’était absolument pas pour moi.

J’ai essayé les échanges de langues avec des gens qui voulaient apprendre le français mais encore une fois, c’était compliqué, ça demandait une certaine organisation et on avait tendance à rapidement abandonner l’échange pour parler en anglais. C’était plus simple et j’étais moins gênée à l’idée de galérer à trouver mes mots devant un ami quand échanger en anglais nous permettait d’avoir des conversations plus riches et plus drôles. En bref, on avait envie de communiquer et pas de travailler et ça durait rarement plus de cinq minutes.

Finalement, comme j’en parlais dans cet article, je me suis mise à rechercher des MOOC, un système d’apprentissage gratuit en ligne calqué sur le système des cours d’amphi d’université. Cette méthode me plaisait parce qu’il y avait un vague aspect communautaire dedans et que les autres ressources disponibles en ligne ne m’avaient pas assez motivées. J’avais l’impression que je réussirai mieux à me discipliner en sachant qu’il y avait des vidéos, des échanges sur des forums et des dates précises pour chaque cours. Malheureusement, il n’y avait à l’époque quasiment aucun MOOC pour les langues, encore moins en russe et à un niveau non-débutant. Pour ceux que ça intéresse, on peut actuellement suivre quelques MOOC de langues, souvent pour débutants et pour des langues très demandées comme l’anglais, le français pour étrangers ou le chinois. La blogueuse Anna Vetter les recense régulièrement ici. En continuant à fouiller Internet, j’ai trouvé mieux que les MOOC : les cours et les échanges de langues personnalisés par Skype. Et ça a été une vraie révolution pour moi!

Les profs de langue particuliers sur Skype : ça a tout changé pour moi

Ce qu’il me fallait, c’était un cours payant avec un vrai prof dans des conditions adaptées à mon mode de vie. L’avantage de Skype, c’est que je peux faire ça dans mon lit à 23h ou en prenant mon goûter en plein milieu des vacances. Pas besoin de faire du transport ou de manquer des cours quand on voyage beaucoup. Malgré la flexibilité, je prends des engagements : une fois que je m’inscris à un cours, je me sens gênée de changer l’heure et de toute façon, je ne suis pas censée le faire moins de 24h à l’avance sauf urgence. Je vais donc jusqu’au bout. Et surtout, les cours sont tout à la fois individuels, professionnels et personnalisés, contrairement aux livres, aux MOOC et aux échanges entre gens de bonne volonté. Pour couronner le tout, on peut trouver des cours très bon marché. Je précise quand même que les prix ont un peu augmenté pour nous avec le cours de l’euro qui a chuté car la référence est généralement le dollar US. Là où un cours à 13 dollars de l’heure nous coûtait 9 euros il y a un an, il revient aujourd’hui à presque 12 euros… mais ça reste très abordable quand on compare aux prix de cours collectifs en ville ou de cours particuliers à domicile!

J’ai d’abord découvert la plateforme Verbal Planet où j’ai « engagé » ma première enseignante. Elle était sympa et organisée et me donnait envie de continuer mes cours. Mais j’ai ensuite découvert la plateforme Italki qui était beaucoup moins chère, plus pratique et proposait beaucoup plus de profs. En plus, j’avais envie de diversifier mes leçons et donc de prendre au moins deux profs pour avoir des approches différentes. Sur Italki, j’ai trouvé d’excellentes profs, une notamment qui est une vraie perle et que je serais prête à payer plus chère que ce qu’elle demande tant je suis convaincue de son efficacité (je la paye 14 dollars de l’heure mais elle poursuit souvent son cours jusqu’à 30 minutes au-delà de la durée normale gratuitement, et je paye la deuxième prof 8 dollars).

Après quelques mois, Italki a lancé un de ses challenges annuels : il s’agissait de s’engager à prendre un nombre de cours fixes sur une durée précise pour gagner des crédits destinés à payer les leçons. Cela revenait à faire 3 heures de cours par semaine, sans compter les devoirs donnés par les profs, l’apprentissage personnel du vocabulaire et autres. Après deux mois, j’ai réalisé que j’avais réellement progressé comme je l’expliquais dans cet article. Je me parlais parfois dans la langue et je me suis enregistrée une fois : mon débit était régulier, j’exprimais ce que je voulais malgré mon vocabulaire imparfait et je parlais avec confiance. Malheureusement, avec mes obligations professionnelles, l’effort demandé pour progresser en russe avait été si important que j’ai eu besoin d’une pause… et cette pause a duré quatre mois! Je me suis donné un coup de pied aux fesses pour recommencer mes cours… et en fait je n’avais pas regressé autant que je l’imaginais. J’avais définitivement acquis un niveau conversationnel et en deux leçons j’étais à nouveau sur les rails.

Films, lectures et séjour temporaire dans le pays : mes compléments d’apprentissage

J’ai cherché à diversifier mon apprentissage quand j’ai eu l’impression que j’avais atteints certains objectifs mais pas d’autres : en plus des cours par Skype et de mes fiches de vocabulaire journalières, je m’imposais un épisode de série ou un film en russe, sans sous-titre chaque soir ou presque ou alternativement un chapitre d’un livre pour adolescents. Je ne comprenais pas tout mais je comprenais déjà beaucoup mieux que lorsque j’habitais dans le pays! Par exemple, je me souviens qu’à l’époque de mon immersion, j’avais un livre très simple pour enfants de Primaire et que j’avais besoin de mon dictionnaire pour déchiffrer la moitié des pages. Mais après toutes ces heures de cours particuliers et ces années hors du pays, j’arrivais désormais à suivre l’intrigue d’un livre pour collégienne sans utiliser le dictionnaire!

Après ce cheminement satisfaisant, il y a quelques mois, j’ai pris la décision de faire un séjour de trois semaines dans un pays d’Asie Centrale russophone. Grâce à un coût de la vie très bas, j’ai pu m’inscrire à des cours particuliers intensif dans une école de langue pour encore moins cher que mes cours par Skype (6 dollars de l’heure!) et je me suis arrangée pour être hebergée dans une famille d’accueil qui me parlerait en russe en permanence. Cette immersion temporaire m’a donné plus de confiance en moi et m’a surtout fait prendre conscience de mon autonomie dans la langue : je pouvais tout faire de la commande au restaurant à la visite guidée d’un musée en passant par la négociation de prestations touristiques et des explications grammaticales. L’immersion a été efficace pour une raison simple : j’avais travaillé pour préparer ce séjour et grâce à l’école de langue, je travaillais encore plus tous les jours pour mobiliser mes connaissances dans la vie quotidienne aussi bien qu’en situation d’apprentissage formel.

En rentrant de ce séjour, parler était devenu suffisamment agréable et facile pour que l’échange de langues soit efficace : je me suis trouvée quelques étrangers russophones dans ma ville avec qui j’ai alterné entre le français et le russe.

Parler et comprendre le russe sans effort : le travail qu’il me reste à faire

Je suis très contente car en un an et demi avec ce petit programme que je me suis mis au point, j’ai l’impression d’avoir avancé plus que sur toutes ces années à l’école (même si je dois reconnaitre que ma prof du collège m’a inculqué d’excellentes bases et m’a donc permis de pouvoir faire ces progrès aujourd’hui). J’ai encore beaucoup de travail à faire car j’ai toujours du mal à lire de manière fluide, certains films restent difficiles à comprendre (alors que pour d’autres, tout est simple) et je suis relativement confuse dans les conversations de groupes. En revanche, même si mon séjour de trois semaines à l’étranger m’a donné un joli coup de pouce, je suis désormais convaincue qu’apprendre une langue à distance à haut niveau est entièrement possible. Le tout est d’avoir accès à du matériau « vivant » comme des films et surtout des discussions… et on peut trouver tout ça sur Internet.

Il ne faut pas se voiler la face non plus : ça demande du travail et ce travail exige peut-être plus d’organisation et de motivation que lorsqu’on est immergé 24 heures sur 24 dans la langue. Surtout, on est plus conscient de ce travail car on doit y réfléchir plutôt que de se laisser porter au gré de notre quotidien, et ça peut donc paraitre un peu plus fastidieux. D’autre part, je pense qu’effectivement, à partir d’un certain niveau de langue, quand on maitrise déjà certaines subtilités linguistiques et la conversation fluide, on ne peut progresser qu’en étant entouré de natifs. En gros, atteindre un niveau courant et une grande aisance en ne vivant pas dans le pays c’est absolument possible, parler quasiment comme un natif sans être en immersion ça l’est beaucoup moins.

En résumé, ce qui m’a permis de progresser sans vivre dans le pays :

  • Plusieurs heures de cours particuliers par Skype et les devoirs qui vont avec. Personnellement, quand je suis en forme j’ai 2h de cours par semaine mais il m’arrive de ne pas en faire pendant des semaines quand je suis en déplacement. Mon site préféré est désormais Italki – si vous optez pour des cours payants, vous recevrez en cadeau 100 crédits (10 dollars US) en vous inscrivant via ce lien.
  • Apprendre 7 nouveaux mots et réviser 80 anciens mots par jour (ou presque) avec l’application Anki téléchargeable gratuitement sur ordinateur.
  • Regarder un ou deux films par semaine ou plusieurs épisodes de séries disponibles sur Internet, en VO sans sous-titres.
  • Un séjour de trois semaines de cours intensifs dans le pays (facultif, ça a boosté mon apprentissage mais j’aurais pu faire sans).
  • Une fois mon niveau assez avancé, faire des échanges de langues gratuits avec un-e étranger-e de ma ville : on peut le faire autour d’un verre (en plus le bruit ambiant est un « challenge » supplémentaire quand la conversation est trop facile!) et ça permet de rencontrer de nouvelles personnes! C’est aussi possible par Skype avec des sites comme Italki ou d’autres (je n’ai pas encore testé d’autres sites pour les échanges mais j’y travaille!)
  • Accessoirement, lire des livres à mon niveau (il ne faut pas avoir honte de lire des albums pour enfants!) mais comme je ne lis déjà pas énormément en français, c’est l’élément que j’ai le moins utilisé pour progresser jusqu’à présent.

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6 réponses à “Parler couramment une langue étrangère sans vivre dans le pays, est-ce possible?

  1. Arf, j’en suis au point mort avec le chinois, que j’ai etudie pendant 5 ans, et j’ai aussi vecu en Chine 3 ans… Moralite: si on entretient pas la machine, elle tombe en panne! mais ton exemple me motive!

    • De tout ce que j’en ai lu, le chinois est une langue qui prend du temps pour les Français donc au final, 5 ans d’étude et 3 ans probablement pas en immersion totale, c’est pas une garantie de bien parler! Mais je pense vraiment qu’avec une certaine discipline de travail et de la motivation, tu pourras faire bouger ton niveau de langue même à distance. Tout ce que tu as accumulé pendant 8 ans est toujours un peu là et il faut maintenant le réactiver 😉

      • Exact. Je l’ai en langue passive, je comprends tout, mais je m’exprime comme un bébé. Le must, c’était quand je prenais des cours intensifs sur place. La mon niveau a explosé.

        • Wow tu comprends tout, c’est déjà super bien! Du coup, je te conseillerais vraiment de t’entrainer sur la pratique orale et l’utilisation active de la langue avec des trucs comme les cours Skype!

  2. Merci pour ce témoignage intéressant ! Moi c’est mon allemand que je voudrais récupérer… Alors que j’avais un bon niveau en sortant du lycée, maintenant c’est une autre paire de manches. Je ne connaissais pas le principe des cours par Skype, merci pour le partage 🙂
    Aurélie.

    • Merci pour le message 😉 Les cours par Skype fonctionnent vraiment bien avec moi et quand on voyage beaucoup, c’est pratique car on peut voir son prof partout! Bonne chance pour ton projet autour de l’allemand! 🙂

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