Le Fleuve secret par Kate Grenville – Pionniers et Aborigènes d’Australie

Après les romans de François Garde et Tamara McKinley, voici un troisième roman qui évoque la rencontre entre les Européens et les Aborigènes d’Australie aux débuts de la colonisation. Publié en Australie en 2005, Le Fleuve secret de l’auteur non-aborigène Kate Grenville a été couronné d’un immense succès. Réimprimé dix fois en deux ans, récompensé de nombreux prix, traduit en vingt langues, il a été vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires et inscrit dans les programmes scolaires. Il a aussi été adapté au théâtre et en un téléfilm en deux parties diffusé cette année à la télévision australienne. Un vrai phénomène littéraire lié à une représentation sombre mais nuancé des relations entre Aborigènes et pionniers qu’on retrouvait jusque là rarement hors des essais universitaires. Depuis, Kate Grenville a transformé son roman en trilogie en le complètement par deux autres récits qui traitent du même sujet.

Le Fleuve secret (The Secret River) par Kate Grenville, éditions Métaillié, 2010.

L’histoire

Le-Fleuve-secret-Kate-GrenvilleDans les bas-fonds du Londres de la fin du 18e siècle, le jeune William Thornill vit une existence difficile où il connait la faim, le froid et l’abandon familial. Livré à lui-même à la mort de ses parents, il est aidé par le père de Sal, son amie d’enfance dont il est amoureux. L’homme le prend sous son aile pour qu’il devienne batelier sur la Tamise. Au fil des ans, Thornill se prend à rêver à un avenir plus glorieux. Mais le destin en a décidé autrement puisqu’il est bientôt arrêté et condamné à mort. Grâce à l’intervention de Sal qu’il a épousée, sa peine est transformée en années de bagne : en 1806, Thornill, sa femme et leurs enfants sont envoyés dans la nouvelle possession d’Australie où le gouvernement britannique a établi une colonie pénitentiaire.

D’abord obsédé par l’idée de rentrer en Angleterre, Thornill voit dans l’Australie une seconde chance, celle de faire fortune et de devenir enfin quelqu’un. Sa nouvelle vie, il en est sûr, passe par son installation sur des terres au bord du fleuve Hawkesbury. Un seul problème : ces terres sont déjà habitées par des Aborigènes mais Thornill est bien décidé à ne pas les laisser contrarier ses rêves. Pour mieux vivre avec ces encombrants voisins, doit-il apprendre la règle du donnant-donnant comme le suggère un de ses amis ou doit-il suivre les conseils des autres colons des environs qui préfèrent la confrontation et la violence?

Mon avis

Pour écrire son roman, Kate Grenville a mené un long travail de recherche historique inspiré par l’histoire d’un de ses ancêtres. Elle raconte son enquête passionnée dans un second livre non-traduit en français Searching for the Secret River. Autant dire que contrairement au roman de Tamara McKinley ou à la belle plume fantasque de François Garde, elle fait un véritable effort pour représenter les Aborigènes d’une manière juste, réaliste et éloignée des clichés basiques.

Tout le roman est raconté du point de vue exclusif de William Thornill et contrairement à McKinley qui utilise certains points de vue aborigènes dans son récit, on ne voit les natifs qu’à travers ses yeux d’Européen blanc, un peu comme dans le livre de Garde. Mais c’est d’après moi un choix avisé pour un auteur qui n’a pas de liens avec la communauté aborigène : certes, les Aborigènes ne s’expriment pas eux-mêmes dans ses pages, mais au moins toutes les éventuelles maladresses et incompréhensions à leur sujet peuvent être mises sur le compte du racisme et de l’ignorance de Thornill. On sait que son point de vue est orienté et subjectif et cela nous pousse en tant que lecteur à questionner chacune de ses interprétations. Cependant, il sera peut-être un peu plus difficile pour le lecteur français totalement ignorant des questions aborigènes de lire entre les lignes et de faire preuve d’une complète lucidité. Soyez donc prêts à toujours remettre en cause ce que se représente Thornill : il essaye systématiquement de comprendre ses voisins à travers sa grille de lecture européenne, incapable d’imaginer qu’il existe d’autres rapports au monde.

L’autre atout du roman repose sur l’absence de manichéisme et la complexité du héros. On s’attache à William Thornill et puisqu’une grande partie du récit raconte sa vie difficile en Angleterre, on comprend aussi parfaitement ses motivations, sa soif de richesse et de statut social, ses espoirs et ses ambitions. Ce n’est pas non plus un homme complètement inconscient des réalités coloniales : il a des doutes sur la manière dont il faut traiter avec les Aborigènes, il n’est pas spontanément agressif puisqu’il tente certaines approches pacifiques et il ressent une culpabilité amère et un dégoût diffus pour la violence. C’est donc un colon humain qu’on nous dépeint à travers les pages du roman mais ce n’est pas non plus un portrait idyllique. William Thornill n’est pas le méchant tortionnaire Européen mais il n’est pas non plus l’héroïque pionnier au grand coeur que trop de romans nous décrivent. Ses doutes ne l’empêchent pas d’être raciste et égoïste, ses approches pacifiques ne lui retire pas son sentiment de totale légitimité lorsqu’il s’accapare des terres appartenant à un autre peuple, sa culpabilité face à la violence ne l’empêche pas d’exercer justement cette violence et si l’empathie qu’on ressent pour lui ne nous empêche pas de s’indigner face à certaines de ses actions. Pour moi, Kate Grenville a réussi le difficile exercice de créer un personnage de colon qu’on n’a pas forcément envie de détester mais dont on ne peut pas cautionner le comportement. C’est peut-être l’équilibre qu’il faut au lecteur moyen pour se questionner sur la manière dont les Européens ont oppressé d’autres peuples et reconnaitre que c’est aussi son héritage : on peut s’identifier à Thornill tandis qu’on fait tout pour prendre de la distance avec les méchants trop caricaturaux qu’on représente parfois dans ce genre d’histoires. Et s’identifier à un personnage qui commet des actes qu’on réprouve fait forcément réfléchir.

J’ai aussi bien aimé la manière dont Kate Grenville choisit de mettre en scène les personnages aborigènes. C’est un peuple qui a souvent souffert de clichés sur sa passivité, sa « primitivité », son absence de compétences concrètes, son incapacité à résister aux conflits. Heureusement, les écrivains du 21e siècle sont de plus ou plus disposés à faire bouger cette image de bon sauvage incapable de résister aux changements du monde mais on voit avec le roman de McKinley que ce n’est pas non plus de l’histoire ancienne. Dans Le Fleuve secret, on nous montre un Aborigène alcoolique mais il est clairement présenté comme un marginal de la capitale. Les autres, ceux qui vivent au bord du fleuve, sont différents. Même si Thornill ne comprend pas tout et qu’il voudrait les mépriser de toutes ses forces, il voit bien qu’ils ont des compétences que lui n’a pas et cela l’énerve. Quand ils font du troc avec les colons, ils ne sont pas des sauvages naïfs éblouis par des marchandises de pacotille : ce sont eux qui dominent l’échange et s’ils acceptent parfois des objets sans valeur, c’est presque une faveur qu’ils font à leurs voisins. Thornill perçoit le mépris ou l’indifférence chez les Aborigènes, et ils lui inspirent parfois de la peur : ce sont des sentiments très importants car ils tranchent avec l’image classique du primitif toujours content et inoffensif. Si les Aborigènes éprouvent du mépris pour les Européens, c’est bien qu’ils ne les trouvent pas supérieurs. Or le discours officiel a souvent été de dire que les blancs étaient si naturellement supérieurs que tous les peuples comprenaient qu’ils n’avaient d’autre choix que de se soumettre. Cette représentation nous permet de mieux considérer les Aborigènes, de trouver en eux des attitudes et des sentiments auxquels on peut s’identifier malgré les différences culturelles : c’est l’inverse de ce que font d’autres récits dans lesquels on se reconnait si peu de points communs avec eux qu’on nous encourage inconsciemment à les déshumaniser.

Dans les points faibles du roman, je dirais que certains personnages sont un peu vite oubliés, notamment les frères et soeurs de Thornill sur lesquels on s’attarde pourtant dans la partie du récit qui se déroule en Angleterre. On est aussi un peu frustrés de ne pas pouvoir explorer certaines intrigues secondaires plus en détail, comme celle concernant l’un des fils de Thornill mais il faut savoir que Kate Grenville a écrit une suite en 2011, Sarah Thornill qui se déroule plusieurs décennies plus tard. Peut-être pourra-t-on y trouver des réponses à certaines questions laissées en suspens?

Du point de vue littéraire, ce roman nous offre une écriture captivante qui nous plonge dans les univers décrits avec facilité. J’ai lu que les Editions Métailié revendiquaient la publication de livres « qui se méritent » parce qu’ils ne sont pas faciles à lire. Cela m’aurait fait peur si je l’avais vu avant de me lancer dans ce roman et ça ne correspond pas du tout à mon expérience : au contraire, ce que j’ai trouvé difficile, ça a été d’arrêter la lecture. En dehors de ça, la traduction de Mireille Vignol me semble de très bonne qualité. J’ai lu Le Fleuve secret uniquement en français mais j’ai commencé un autre roman de Kate Grenville en anglais et je reconnais bien le style.

Je tiens à préciser avant de conclure qu’une mini-polémique autour de l’aspect historique du roman a eu lieu en Australie. Kate Grenville aurait maladroitement affirmé que les romanciers arrivaient à mieux parler du passé que les historiens et certains d’entre eux l’ayant mal pris ont décidé de critiquer certains aspects du roman. Pour être honnête, j’ai lu les différentes critiques et elles me paraissent vraiment mineures. Un roman historique n’est jamais à prendre pour argent comptant car cela reste de la fiction mais je n’ai pas lu de vraies remises en cause du fonds du récit de Grenville. Je pense donc que dans l’ensemble, c’est un travail crédible qui permet d’illustrer de manière assez réaliste ce qu’ont pu être les premières relations entre pionniers européens et Aborigènes d’Australie.

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