Tupaia, le pilote polynésien du Capitaine Cook – Un point de vue tahitien sur l’exploration du Pacifique

Dans le roman La Terre du bout du monde de Tamara McKinley que j’ai chroniqué il y a quelques mois, le jeune Jonathan Cadwallader embarque à bord de l’expédition du Capitaine Cook et découvre Tahiti et les îles de Polynésie avant de faire cap sur l’Australie. J’expliquais que ces passages à Tahiti avait piqué mon attention et donné envie de poursuivre la lecture d’une aventure que je trouvais pourtant très stéréotypée. Les Tahitiens, comme les Aborigènes d’Australie, y sont en effet présentés de manière raciste comme des grands enfants un peu naïfs. Au détour d’une page, l’auteur mentionne l’absence de « leur prêtre » Tupaia mais je ne crois pas qu’elle ait jugé utile d’en parler plus que ça.

Après cette lecture, j’ai recherché activement un roman historique qui se déroulerait à Tahiti à la même époque et comporterait moins de clichés. Pour le moment, mes recherches ont été infructueuses mais… j’ai découvert à la place qu’une biographie de ce fameux Tupaia avait été écrit par une auteure néo-zélandaise et traduit en français. Le projet recoupait tout ce qui m’avait manqué dans La Terre du bout du monde : un livre entièrement dédié aux rencontres entre les Européens et les Tahitiens du 18e siècle et surtout, un livre qui s’intéresserait en priorité au point de vue tahitien. Je vous présente donc cette très intéressante biographie que vous devrez certainement commander à votre libraire habituel si vous vivez en métropole (elle est publiée aux éditions ‘Ura de Tahiti).

Tupaia, le pilote polynésien du Capitaine Cook (Tupaia: The Remarkable Story of Captain Cook’s Polynesian Navigator) par Joan Druett, éditions ‘Ura, 2015.

tupaia-joan-druettUn personnage historique méconnu

Lorsque le Capitaine Samuel Wallis « découvre » Tahiti en 1767 et annexe l’archipel au profit de la couronne britannique sans en prévenir les habitants, il rapporte en Europe le mythe de Tahiti, ce supposé Paradis terrestre remplis de bons sauvages lascifs. Pourtant, Wallis n’a pu effectuer un séjour aussi agréable que parce que l’érudit Tupaia et sa protectrice la Reine Purea ont perçu un intérêt politique à le recevoir en grandes pompes.

Deux ans plus tard, lorsque l’expédition du Capitaine Cook et du botaniste Joseph Banks visitent à leur tour les eaux tahitiennes, Tupaia est encore là pour les accueillir. Navigateur brillant, membre d’une sorte de cercle de poètes et musiciens exclusif, issu de l’aristocratie de Raiateia, polyglotte et prêtre érudit, Tupaia fait partie de l’élite locale et possède une incroyable somme de connaissances, quelque peu méprisée par ces Anglais de l’époque des Lumières. Après les avoir aidé à trouver leur place au milieu des intrigues politiques et des conflits guerriers locaux, Tupaia accepte de rejoindre l’équipage de Cook. Il leur permet ainsi de découvrir de nouvelles îles polynésiennes et de traiter presque pacifiquement avec les Maoris de Nouvelle-Zélande qui comprennent immédiatement quel hôte prestigieux est Tupaia.

Révéré en Nouvelle-Zélande où il n’avait jamais mis les pieds, Tupaia accepte tout de même de poursuivre le périple jusqu’aux côtes australiennes. Il y noue des liens mal connus et bien plus solides avec les Aborigènes que ses compagnons de bord européens. Malheureusement, toutes les informations anthropologiques et sociologiques découvertes par Tupaia ainsi que son savoir en navigation restent sous-estimés par les Européens qui ne jurent que par la « science » version 18e siècle. Quelques mois plus tard, en route vers l’Europe qu’il voulait atteindre, Tupaia meurt de maladie dans le port de Batavia en Indonésie. Ce décès prématuré permet à Cook et Banks de laisser tomber dans l’oubli ce « sauvage naïf » du bout du monde et de récupérer toute la gloire des explorations du Pacifique sans que leur hôte puisse se défendre.

Dans cette biographie, l’auteur Joan Druett redonne sa juste place à Tupaia en rappelant le rôle crucial qu’il a joué dans la découverte du Pacifique par les Européens. Pour cela, elle s’appuie sur les journaux, les récits et les écrits des équipages anglais mais aussi sur des témoignages oraux recueillis par des prêtres missionnaires ou sur des traditions maories racontées sur plusieurs générations.

Mon avis

Le périple de Tupaia, bien que réelle biographie basée sur des recherches historiques solides, se lit comme un roman d’aventures. La découverte de ce personnage historique méconnu parce que les Européens ne voulaient pas partager leur gloire avec les autres peuples du monde a quelque chose de passionnant et de poignant à la fois.

Toute la première partie du livre se déroule à Tahiti. On s’attarde sur la jeune vie de Tupaia puis sur sa rencontre avec les Européens, d’abord pendant la présence de l’équipage de Wallis puis pendant celle de Cook. On y apprend plus sur l’Histoire du peuple tahitien, sur son organisation et sur ses croyances ainsi que sur les pratiques bien différentes de la navigation tahitienne et européenne au 18e siècle. Il est réellement fascinant de réaliser que les l’art de la navigation extrêmement précis et efficace développé par les Tahitiens était basé sur l’observation des courants, des étoiles, du vent ou encore des algues tandis que les Européens utilisaient les mathématiques et les instruments scientifiques.

La biographie se poursuit par le voyage dans les eaux du Pacifique. Les talents de Tupaia sont mis en valeur en Nouvelle-Zélande où la culture maorie du 18e siècle est également présentée, nous permettant de comprendre le lien culturel entre Tahiti et la Nouvelle-Zélande, puis en Australie où la sensibilité interculturelle du prêtre tranche cruellement avec la balourdise des Anglais face aux Aborigènes. Alors que les Européens enchainent gaffes sur gaffes, souvent certains de leur bon droit, Tupaia parvient à bien mieux maitriser l’art de la négociation et de la diplomatie que ses compagnons de voyage et les sauve régulièrement de conflits imminents.

Cette biographie est aussi très intéressante pour sa façon d’alterner entre le point de vue européen et tahitien, montrant combien certaines actions étaient interprétées de travers par les célèbres explorateurs britanniques. Cette réflexion sur les échanges interculturels contribue à rendre ce récit très pertinent.

Etude historique ou oeuvre littéraire?

Je ne suis pas une grande fan du format biographique « grand public » car je n’aime pas beaucoup cette manière de brouiller les pistes entre l’oeuvre scientifique historique et le roman. Dans le récit de Druett, il est parfois difficile de distinguer ce qui relève de la réalité historique de ses propres suppositions tant les deux sont mélangés. Par ailleurs, elle ne mentionne pas vraiment clairement les sources qu’elle utilise pour chaque affirmation, ce qui m’a poussée à beaucoup me demander si tel ou tel point du texte était prouvé ou une simple supposition.

C’est d’autant plus dommage que Druett affirme s’être notamment appuyée sur des sources orales. Or, l’Histoire orale est une discipline assez neuve mais qui ouvre de vraies perspectives pour découvrir la parole des populations qui n’ont pas laissé d’écrits, qu’il s’agisse des Tahitiens ou des Aborigènes du 18e siècle, des classes populaires européennes ou des esclaves des colonies françaises. Les historiens « oraux » ont découvert que les récits transmis de génération en génération portaient souvent une grande part de vérité et qu’il suffisait parfois de les recouper avec d’autres types de documents comme des documents archéologiques ou géologiques pour mieux comprendre ce que vivaient des populations dont la voix avait été étouffée par le récit des puissants de notre monde. Il aurait donc été très intéressant de comprendre précisément quel genre de sources Druett a utilisé pour rendre la parole à Tupaia et quelle proportion de ses recherches se sont appuyées sur un véritable point de vue tahitien.

Cependant, je conçois que cette critique est celle de quelqu’un qui lit beaucoup d’ouvrages historiques académiques. La plupart des lecteurs apprécient justement le côté littéraire des biographies, ainsi que le fait que l’auteur y glisse souvent son opinion sur les événements, et ils ne seront donc pas déçus ici! Le style de Joan Druett est très agréable et la traduction de très bonne qualité. Et puis comme il s’agit de l’un des premiers ouvrages qui traite aussi en détail de la vie de ce personnage important mais trop mal connu, je ne peux que le conseiller!

Enfin, cet aspect littéraire permet de mieux s’identifier à un héros qui éclipse un peu ceux qu’on connait et dont le destin s’est révélé tragique. La mort de Tupaia et de son disciple à Batavia, le fait que ses connaissances soient à jamais perdu sans que les Européens n’en réalisent la gravité sont des éléments du récit qui m’ont beaucoup touchée. J’ai aussi été très émue par le partage de ses biens entre Cook, Banks et les autres officiers à bord. Certains objets sacrés du Pacifique se sont ainsi retrouvés disséminés à travers l’Angleterre sans que personne n’en mesure la valeur spirituelle. Et j’ai même été un tout petit peu réconfortée par le fait qu’un objet maori qui ne devait appartenir qu’à un personnage d’immense prestige n’a pas été offert à n’importe qui puisque le Roi George IV l’a reçu en cadeau. Peut-être que finalement, Cook et Banks avaient compris au fond d’eux l’importance de certaines traditions?

En résumé, la biographie de Tupaia par Joan Druett méritera certainement d’être complétée par d’autres ouvrages historiques sur le sujet mais c’est un premier pas passionnant. Si vous souhaitez être transporté dans les eaux du Pacifique Sud du 18e siècle, voilà un nouvel incontournable! Enfin, l’aplomb insolent des Européens face aux autres peuples vous stupéfiera plus d’une fois (je pense par exemple au moment où Wallis décide sans complexe qu’il a colonisé une île alors qu’il est reçu à une cérémonie royale et que personne ne comprend sa déclaration d’annexion en anglais ou encore la manière dont Banks vole un objet sacré à un Maori… tout en passant son temps à se plaindre de la propension à voler des « indigènes ») et la richesse des connaissances qu’ils ont souvent snobbées vous donnera envie de lire bien d’autres livres sur la Polynésie, la Nouvelle-Zélande ou l’Australie pré-coloniales.

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2 réponses à “Tupaia, le pilote polynésien du Capitaine Cook – Un point de vue tahitien sur l’exploration du Pacifique

  1. Super intéressant! je ne connais pas du tout cette facette de l’histoire.
    Pour ma part, je rejoins la cohorte de lecteurs qui apprécie les romans historiques parce que justement, c’est moins ‘sec’ qu’un ouvrage historique pur. Mais je fais toujours par la suite un petit travail de recherche sur ladite période ou lesdits personnages historiques, pour déméler les faits historiques de l’imagination du romancier.

    • En fait, j’apprécie les romans historiques! J’ai un peu plus de mal quand ils sont centrés sur un personnage réel et racontent son histoire parce que je trouve que ça brouille les genres et je ne sais pas si les auteurs essayent de raconter une histoire qu’ils imaginent vraie ou s’ils rêvent simplement autour de la réalité historique. Mais je n’ai pas de problème avec les romans qui se déroulent dans un passé souvent bien documenté et y font évoluer des personnages principaux inventés. Je trouve que le propos est clair : on sait que c’est de la fiction qui s’inspire simplement de la réalité.

      La biographie historique me trouble beaucoup plus parce que je trouve que le style littéraire brouille les pistes et va forcément inscrire une subjectivité plus grande voire imposer certaines interprétations.
      Mais je comprends la démarche dans certains cas. Par exemple, l’historien Gérard Noiriel a choisi d’écrire la biographie du clown Chocolat (dont on entend parler avec le film actuellement) en adoptant un style littéraire justement pour que son propos soit plus facilement accessible au grand public. C’est un vrai chercheur très respecté, je n’ai pas lu cette biographie mais j’imagine qu’il a su respecter les règles scientifiques et qu’il a été très rigoureux dans son écriture. Je suppose aussi qu’il cite ses sources à chaque affirmation, discrètement ou pas, mais il les cite certainement.
      La biographie écrite par un non-historien me gêne plus parce qu’il n’y a pas ce réflexe de citer chaque source. Joan Druett mentionne ses sources chapitre par chapitre et non affirmation par affirmation, ce qui entretient le flou je trouve. On ne sait plus très bien ce qui est historique ou pas… mais bon c’est parce que je recherche une certaine rigueur 😉
      Et pour les films historiques, même quand c’est centré sur un personnage réel, je n’ai pas de problème bizarrement! L’Histoire est une discipline écrite (jusqu’au 20e siècle en tout cas), donc tout ce qui est mis en vidéo sera forcément mis en scène et en partie fictionnalisé… Et je trouve que c’est un peu annoncé d’avance quelque part 🙂
      En tout cas, je trouve super que certains romans donnent envie d’en savoir plus sur une époque!

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