Le remake Disney de la Belle et la Bête est-il plus féministe que le dessin animé original?

Je n’attendais pas grand-chose de La Belle et la Bête quand j’ai entendu parler de son remake. J’avais bien aimé le dessin animé petite, mais je ne l’ai jamais adoré. Par ailleurs, malgré la présence d’Emma Watson, une actrice engagée dans la lutte contre les discriminations sexistes, le scénario me paraissait relativement anti-féministe, mâtiné de syndrome de Stockholm et de signes d’une relation amoureuse abusive. Mais la bande-annonce m’a éblouie et enthousiasmée dès que je l’ai vu et je me suis mise à attendre la sortie du film avec impatience. Je me suis alors demandé si le film pouvait vraiment se distinguer du dessin animé comme avait su le faire Maléfique par rapport à Blanche-Neige.

Avertissement : cet article contient plusieurs spoilers mineurs sur la nouveau film!

La Belle du dessin animé : une héroïne anti-féministe?

Vous avez peut-être lu mon article sur La Belle et la Bête dans lequel je comparais le conte de Madame Le Prince de Beaumont au dessin animé de Disney. Il me paraissait évident que le scénario Disney posait problème : il avait transformé une histoire d’amour tranquille entre une fille remarquable et un homme généreux en une histoire d’amour orageuse entre une intellectuelle et un homme violent. Le conte racontait l’évolution personnelle de la Belle tandis que le dessin animé était centré sur la rédemption de la Bête, faisant glisser le coeur de l’histoire de l’héroïne vers le héros. En bref, le conte paraissait être un meilleur modèle pour les petites filles que le dessin animé.

Je craignais que le film ne suive la même piste que le dessin animé. Après tout, Sortilège, une romance pour ado avec Vanessa Hudgens et Alex Pettyfer, adaptation de La Belle et la Bête, avait déjà entièrement embrassé le thème du tortionnaire égoïste qui utilise la gentille fille du coin pour se sauver. On aurait donc dit que ce scénario était devenu le canon des producteurs d’Hollywood.

Pourtant, mon opinion sur la dessin animé a quelque peu évolué depuis que la rédaction de mon billet comparatif. Entretemps, j’ai lu un passionnant article de Buzzfeed sur l’élaboration des personnages féminins chez Disney et il m’a fait voir Belle sous un autre jour. Dans cette enquête, on découvre comment l’intervention de femmes scénaristes, productrices ou animatrices a influencé la manière de représenter les héroïnes chez Disney. L’extrait ci-dessous parle de Belle (la traduction et l’adaptation sont de moi) :

“Chaque ligne de dialogue de Belle se présentait comme une bataille » expliquait la scénariste Lina Woolverton en May 2016. Contrairement à Cendrillon qui accepte joyeusement son sort de servante d’une belle-mère implacable, Belle hurle au visage de son geôlier. « Vous devez comprendre que l’idée de l’héroïne-victime était naturelle » rappelle Woolverton. « J’avais vécu les mouvements féministes des années 60 et 70 et je ne pouvais pas admettre que cette jeune fille belle et intelligente, Belle, resterait assise à attendre l’arrivée de son prince. Qu’elle soit une personne qui souffre en silence et veut seulement une rose pure? Qu’elle accepte tous ces abus en gardant un bon coeur? J’avais du mal à y croire ».

Sue Nichols, qui a travaillé au développement visuel de La Belle et la Bête raconte par email à BuzzFeed News que l’idée de donner une confidente féminine à Belle -une confidente qui a pris la forme de Mme Samovar- venait d’elle. Elle explique que la jeune femme avait besoin du soutien d’une autre femme pour « finir par se sentir suffisamment en sécurité pour tomber amoureuse » de la Bête. (…)

“Belle est une féministe,” déclarait Woolverton au Los Angeles Times, une affirmation assez osée pour 1992. Elle expliquait qu’elle « voulait une femme des année 90 ». Belle est une lectrice avide qui désire plus que « cette vie ». Le méchant, Gaston, est un misogyne mesquin qui poursuit Belle de ses avances malgré ses objections. C’est une histoire d’amour, oui, mais Belle s’avance avec fierté en direction du destin de « vieille fille et fière de l’être ». Et ce sont des femmes qui l’a amenée jusque là.

L’article décrit de nombreux échanges entre les femmes professionnelles du dessin animé et leurs collègues masculins, ainsi que la manière dont elles se heurtaient parfois à des incompréhensions relatives à la représentation d’héroïnes réalistes. A sa lecture, j’ai mieux compris l’attrait de Belle pour les fillettes des années 90.

Pendant la promotion du nouveau film, Emma Watson a répété à maintes reprises que Belle était déjà un personnage féministe dans la première version. Je pensais qu’elle en faisait trop pour convaincre les spectateurs d’acheter leur place. Quand on adhère comme moi à l’idée que le dessin animé promeut une vision de couple plutôt abusive et enseigne aux jeunes filles que leur devoir est de réformer un homme irrascible plutôt que de veiller à leur propre sécurité, il paraissait vraiment exagéré de qualifier Belle de « féministe ». Pourtant, l’article de BuzzFeed révèle que Belle est bien le reflet de la lutte des femmes pour leur indépendance. Elle porte en elle la marque de ces scénaristes et animatrices qui voulaient plus qu’une héroïne passive, mais en même temps, elle reflète le sexisme de l’industrie du divertissement auquel ces femmes se heurtaient.

Belle est donc le fruit d’un conflit entre cette aspiration à se libérer des schémas sexistes et les contraintes patriarcales de notre société. Cette rébellion contre la place assignée aux Princesses Disney explique certainement l’enthousiasme de nombreuses jeunes femmes pour ce personnage diffférent de ses prédécesseurs, et peut justifier que Belle soit qualifiée de « féministe », bien qu’elle ne soit pas une féministe des années 2010.

Même si Disney a choisi une orientation différente de celle du conte, et même si cette orientation est largement contestable, le personnage animé de Belle n’est pas à rejeter entièrement. C’est en fait une héroïne avide de liberté prise au piège dans un univers qui ne lui laisse pas beaucoup de choix. Ce qui laisse la possibilité d’envisager que la nouvelle version de La Belle et la Bête n’est pas nécessairement anti-féministe, même si les deux scénarios sont extrêmement similaires. Et c’est donc dans cet esprit que je suis allée voir le film.

Je vais le dire tout de suite, le nouveau La Belle et la Bête m’a plutôt fait bonne impression, même si mon souvenir du dessin animé est un peu trop lointain pour faire une véritable comparaison. Le récit devient beaucoup moins problématique grâce à quelques éléments clés : l’interprétation de Belle par Emma Watson, le jeu du duo Luke Evans-Josh Gad dans le rôle de Gaston et Le Fou, la présence en arrière-plan d’un plus grand nombre de femmes et enfin le développement du personnage de la Bête. A côté de ça, quelques lignes de dialogue ont été supprimées, quelques scènes ajoutées, quelques personnages inventées en plus et on se retrouve avec une histoire beaucoup plus acceptable que la douce Belle qui guérit la méchante Bête de sa violence.

Les femmes remises au centre du récit

Tout d’abord, Emma Watson ne porte pas la même impression de fragilité que le personnage animé aux grands yeux plein de douceur et au visage maniéré. La nouvelle Belle semble absolument refuser du début à la fin de laisser le sort décider pour elle. Elle sauve son père et la Bête à plusieurs reprises, et le film lui en donne bien le crédit. Elle affirme ses rêves, tient tête quand on essaye de la soumettre sans jamais verser une larme tant elle a confiance en elle-même et rappelle à la Bête que malgré le tour agréable qu’a pris sa captivité, il est bien difficile d’être réellement heureuse sans liberté. Cette quasi-agricultrice, lectrice assidue, cavalière émerite, danseuse et inventrice créative m’a beaucoup rappelée Danielle de Barbarac l’héroïne d’A Tout Jamais, une version revue et corrigée de Cendrillon que j’adore depuis mes 13 ans et dans lequel Drew Barrymore joue le rôle principale. Grâce à Emma Watson et aux quelques altérations du scénario, Belle redevient le centre de l’histoire, comme dans le conte. Ce n’est plus le récit de rédemption de la Bête ou la romance de la Belle et la Bête, mais bien l’Aventure de Belle.

Dans l’extrait de l’article de BuzzFeed que j’ai repris plus haut, Sue Nichols soulignait l’importance de Madame Samovar, confidente féminine de la Belle du dessin animé. Dans le film, Madame Samovar n’est pas la seule figure féminine rassurante qui se présente devant Belle. Elle est toujours particulièrement bienveillante et encourageante mais Belle peut également compter sur l’imposante Madame Garderobe et la glamour Plumette, déjà présentes dans le dessin animé mais plus actives dans le film. Les trois femmes sont beaucoup moins insistantes à pousser Belle dans les bras de la Bête que leurs comparses masculins, et ça participe à rendre l’histoire d’amour moins forcée.

Mais le rôle des femmes ne s’arrête pas au château de la Bête. L’enchanteresse est présente dans plusieurs scènes, prenant l’apparence d’une femme ordinaire, alors qu’elle était uniquement mentionnée dans le prologue du dessin animé. Et plus important, l’existence de la mère de Belle est reconnue. Les princesses Disney souffrent souvent de l’absence ou de l’invisibilité de leur mère. La seule relation filiale qu’elles développent a généralement lieu avec leur père. Dans le dessin animé, la mère de Belle n’était même pas mentionnée. Dans le film, elle hante les souvenirs du père et la quête d’identité de Belle. Elle est décrite comme un esprit libre qui inspirait les gens autour d’elle.

Cet élément est absolument essentiel car il montre que Belle n’est pas indépendante parce qu’elle est différente des autres femmes, contrairement à ce que laisse penser la chanson d’ouverture. Cette référence à sa mère reconnait au contraire que les femmes peuvent laisser une marque même quand la société voudrait les oublier. Si on prend le film comme écho au dessin animé, le coin de voile levé sur la mystérieuse mère de Belle semble révéler qu’historiquement, les femmes n’étaient pas aussi invisibles qu’on voudrait nous le faire croire.

En donnant une plus grande importance à quatre femmes, le nouveau film s’inscrit dans la tradition des contes de fées. Malgré un contexte sexiste, les anciens récits de princesses et d’orphelines en quête d’elles-mêmes racontent des histoires où les femmes jouent un rôle clé. Elles sont à la fois les antagonistes, les alliées et les héroïnes. Parfois, elles sont même plus présentes que les hommes qui ne sont que des silhouettes dans le lointain, des symboles du pouvoir en place comme je l’expliquais pour La Belle au Bois Dormant. A l’inverse de cette tradition, Disney a longtemps eu tendance à masculiniser les contes en mettant les femmes dans l’ombre et en grandissant le rôle des hommes.

Le nouveau film a remis les héroïnes à égalité scénaristique avec les héros, et absolument aucune des femmes n’est une demoiselle en détresse, pas même les villageoises trop admiratives de Gaston.

Gaston et Le Fou, un duo séduisant

Un autre changement de dynamique crucial pour le film provient du duo Gaston-Le Fou. Dans le dessin animé, Gaston est un gros lourd musclé et sexiste. Tout le visage l’adore pour ses pectoraux, ses biceps, des poils et ses traits séduisants mais le spectateur ne peut que le détester. Gaston est rustre, ridicule, envahissant et foncièrement mauvais. Même son physique est caricatural. Il représente l’excès de masculinité, celui qui a franchi la limite du séduisant pour devenir grotesque. Le titre « méchant » semble tamponné sur son front. Quand à son comparse Le Fou, c’est un personnage servile et mesquin, le genre de personnage de dessin animé bien laid pour lequel personne n’a de sympathie.

Dans le nouveau film, Gaston est charmant et élégant tandis que Le Fou semble sincèrement attaché à lui. Et cela rend Gaston d’autant plus menaçant.

Le changement est subtil. Gaston reste la coqueluche du village imbu de lui-même et comique malgré lui. Pourtant, il est beaucoup plus facile de comprendre comment il peut séduire les foules à ce point. Dans le dessin animé, les villageois semblent stupides d’aduler un tel bouffon, une brute épaisse qui frappe avant de réfléchir. Dans la version filmée, on ne peut s’empêcher de partager une partie de leur fascination pour ce Capitaine charismatique. Luke Evans parvient même à lui donner certains éclairs de naïveté touchante. Lorsqu’il explique à Le Fou pourquoi il a jeté son dévolu sur Belle , il est parfaitement crédible, sincère même, et ses raisons de s’intéresser à Belle sont tout à fait acceptables. Dans le dessin animé, il semble uniquement guidé par son égo et la beauté de Belle, ce qui n’est plus vraiment le cas dans le film qui suggère que son passé de soldat ne l’a pas laissé indemne.

Pendant la chanson à sa gloire, Gaston se fait cajoler par les membres du village comme un enfant boudeur plutôt que comme un adulte tyrannique. La sincère affection que lui témoigne Le Fou, à mille lieux du rôle de compagnon servile du dessin animé, contribue à renforcer la crédibilité de cet homme comme favori du village. Gaston ne règne pas par la terreur ou sur une foule d’imbéciles aveuglés. Il a réellement des amis. Il est réellement aimé. Capitaine et héros de guerre, sa popularité n’est pas usurpée.

Et l’attractivité de ce personnage le rend d’autant plus dangereux. Parce qu’il est beau, fort et bien placé sur l’échelle sociale, Gaston correspond beaucoup plus à l’antagoniste d’une héroïne féministe que la brute caricaturale de la première version. Son masque ne pourra jamais tomber parce qu’il n’y en a pas. Il lui suffit d’être lui-même pour dominer le village. Le charismatique capitaine en uniforme aura toujours plus de poids que la jeune fille éprise de liberté. Et c’est pourquoi Gaston représente une menace sourde et instinctive pour Belle.

Dans le dessin animé, Belle n’aime pas Gaston parce qu’il est rustre et bête. Il préfère les livres avec des images parce qu’il est analphabète – une scène que je ne comprenais pas enfant mais qui était supposée montrer comme un défaut son manque d’éducation. Il est brutal et beaucoup trop musclé pour quelqu’un de raffiné comme notre héroïne. Le repousser parait la position la plus sensée pour une jeune femme qui a un tant soi peu d’estime d’elle-même.

Dans le film, Belle ne déteste pas complètement Gaston. Elle semble tout à fait capable d’entretenir des conversations cordiales avec lui et pourrait très bien le considérer comme un bon voisin s’il ne tentait pas de la courtiser. Il semble d’ailleurs plus délicat que dans la première version quand il cherche à la séduire. Est-il d’ailleurs foncièrement méchant plutôt que simplement égocentrique? Après tout, il répond initialement favorablement à l’appel au secours de Maurice, contrairement à son alter ego animé…

En fait, Gaston pourrait même être un parti acceptable si l’avenir de Belle était au village, probablement le meilleur parti qu’elle puisse trouver à la ronde. Et s’il n’était pas aussi imbu de lui-même, il y a fort à parier que le spectateur jugerait Belle un peu dure de le repousser aussi vivement, alors qu’il ne peut que l’applaudir de le faire dans le dessin animé. Si Belle refuse les avances de Gaston, ce n’est pas parce qu’il est analphabète ou parce que c’est une brute. Non, Belle se trouve exactement dans la situation d’une jeune femme d’aujourd’hui face à un prétendant insistant. Elle ne veut pas de Gaston parce qu’elle sent la menace sous-jacente pour sa position de femme dans une société sexiste et qu’elle voit qu’il ne se préoccupe pas vraiment de ce qu’elle attend de la vie et du monde. En somme, le rejet de Gaston est un acte de rébellion contre la société patriarcale dans laquelle Belle vit.

 

Le Gaston original était misogyne mais il l’était de manière si caricaturale qu’il était bien difficile de le comparer à qui ce soit de réel. Le Gaston du film est sexiste de manière beaucoup plus ordinaire. En étant plus réaliste, son attitude devient aussi plus effrayante parce qu’elle parle à notre expérience. C’est l’homme face à qui nous avons dû nous taire si souvent parce « qu’il n’est pas méchant ». C’est l’homme qui a l’habitude d’obtenir tout ce qu’il désire grâce à sa position sociale, qui a du mal à accepter qu’on lui refuse quoi que ce soit et n’a jamais appris à considérer les besoins des autres avant les siens en dehors du champ spécifique de « l’héroïsme » qui le met également en valeur.

Gaston devient « le méchant » à partir du moment où il n’obtient pas ce qu’il estime être son dû. Il n’attend pas que Belle soit éperdue d’admiration pour lui, il ne se formalise pas des bizarreries de son père, et contrairement aux autres villageois, le fait que Belle enseigne la lecture aux petites filles ne semble pas l’inquiéter. Rien de tout cela ne menace son rang. En revanche, il perçoit le rejet définitif de Belle, puis de son père, et l’irruption d’un rival amoureux comme une véritable claque qui ébranle son pouvoir. Gaston était tolérant tant que sa domination sociale était incontestée… mais lorsque quelqu’un de moins bien placé dans la société lui refuse ce qu’il désire malgré son insistance, la situation lui devient insupportable. Cette réaction rappelle celle de beaucoup d’hommes de la vraie vie.

Le Fou participe également à rendre Gaston humain. Ce véritable ami, convaincu de la valeur du Capitaine et traversé de questionnements moraux, nous laisse penser que Gaston n’est pas un monstre, en tout cas pas au début de l’histoire. Il devient monstrueux quand l’ordre social qui lui donnait la première place est bouleversé. Il devient violent quand on lui dit non. Et parce que la hiérarchie sociale n’avait jamais été remise en cause avant, Le Fou n’avait jamais perçu la part d’ombre inhérente au personnage de Gaston.

L’alchimie de ce duo Gaston-Le Fou est réelle, probablement grâce à la véritable amitié que Josh Gad et Luke Evans ont développé sur le tournage de la Belle et la Bête. Si je devais trouver une raison de saluer ce remake, ce serait donc pour eux deux. Ils volent presque la vedette à Emma Watson.

Par contre, Disney a énormément communiqué autour de « l’intrigue gay » de La Belle et la Bête. La Malaisie et certains Etats américains ont menacé d’interdire le film pour ça… Le Fou serait en effet le premier personnage Disney officiellement gay. Si vous aviez hâte de découvrir ce choix progressiste… calmez vos espoirs! L’attitude de Le Fou vis-à-vis de Gaston est à peine ambiguë, et le « retournement final » au cours duquel il est supposé trouver l’amour est décevant pour ne pas dire plus. Quelques secondes à le voir par hasard face à face à danser avec un autre villageois… et on appelle ça une scène gay?! Il y a encore beaucoup de chemin à faire visiblement si Disney et de nombreux journalistes se félicitent de ce progrès… Grâce à ce « personnage gay » que seuls les gens informés sauront repérer, Disney s’est donné une image « LGBT-friendly » à bien peu de frais…

La Bête, un prince charmant plus respectable que dans le dessin animé

Dans le conte, la Bête était un Prince beau et généreux maudit par une méchante fée. Dans le dessin animé, c’était un Prince cruel puni par une enchanteresse. Le film a choisi de rester sur la version Disney et de maintenir le profil du Prince cruel, mais il s’est efforcé de montrer que la Bête était aussi un peu comme dans le conte, bonne par nature. Cette tentative d’adoucir le personnage permet de réduire les aspects problématiques de sa relation avec Belle.

La première altération scénaristique survient lors de la rencontre avec Maurice, le père de Belle. Dans le dessin animé, Maurice arrive dans le château de la Belle après avoir échappé à une tempête de neige et aux loups. Ce sont les serviteurs de la Bête qui l’aident tandis que Bête le met au cachot dès qu’elle découvre sa présence chez lui. Dans le conte, le père de Belle échappe également à la mort. La Bête lui offre la meilleure hospitalité possible tout en restant invisible. Elle se met en colère seulement lorsqu’il lui « vole » l’une de ses belles roses. Le film a choisi une version beaucoup plus proche de celle du conte. Le nouveau Maurice est plutôt bien accueilli mais l’origine de l’hospitalité n’est pas claire : elle pourrait tout aussi bien être assurée par les serviteurs, comme dans le dessin animé, que par la Bête, comme dans le conte. Cette dernière s’en prend à Maurice uniquement lorsqu’il cueille une rose dans le jardin et qu’elle le perçoit alors comme un « voleur ». Dans la nouvelle version, la Bête n’est donc pas méchante gratuitement, elle a un minimum de raisons d’en vouloir au père de Belle.

Lorsque Belle vient chercher son père, la Bête refuse de le laisser partir mais elle accepte d’ouvrir la cellule pour qu’ils se disent adieu. Dans le dessin animé, elle refusait ce geste d’humanité. Cette scène présente même certaines améliorations « féministes » par rapport au conte. Dans le conte, la Bête suggère elle-même que la Belle prenne la place de son père, pour autant qu’elle soit consentante. Il ne le disait pas explicitement mais le Prince maudit espérait probablement pouvoir sociabiliser avec une potentielle épouse grâce à cet échange. Dans le nouveau film, la Bête n’a que faire de Belle. Elle n’est pas dans un rapport de séduction. Elle veut simplement satisfaire son sens de Justice archaïque et délaisse la jeune femme dès qu’elle prend la place de son père.

Plus tard, la Bête se montre sincèrement généreux avec Belle, et fait passer son bonheur à elle avant le sien. Cet aspect scénaristique me parait être une évolution par rapport au dessin animé puisque la Bête ne devient pas généreuse « par amour », il semble déjà capable de désintéressement avant de tomber « amoureux » de Belle. Dans un sens, il traite Belle comme la personne à qui il transmettra tous ses privilèges parce qu’il a perdu l’espoir de les retrouver un jour, et non comme la femme qu’il gâte par amour. C’est notamment le sens de la scène du miroir à mon sens. Lorsqu’il laisse partir la jeune femme pour qu’elle rejoigne son père, il n’est nullement question pour lui d’avouer ses sentiments comme dans le dessin animé. Sa grande déclaration d’amour n’est pas contrariée car la Bête ne prévoyait pas d’en faire une. Le prince maudit dit donc spontanément à Belle de rejoindre son père sans sembler se préoccuper des conséquences que ce geste pourrait avoir pour lui. Son offre ne semble même pas être un sacrifice conscient. En outre, la Bête sait présenter ces excuses pour son mauvais comportement, un élément qui ne me semblait pas présent dans le dessin animé.

Le personnage est également différent de celui du dessin animé parce qu’il est encore plus érudit que Belle. Il y a un côté négatif et un côté positif à ce changement. Dans le dessin animé, la Bête est analphabète et Belle lui apprend à lire. Il revient donc à Belle de faire l’éducation de son tortionnaire, y compris son éducation sociale puisqu’elle lui apprend à « contrôler ses sautes d’humeur ». Ce message est plutôt nocif car il semble indiquer qu’un homme laid, violent et avec qui Belle n’a aucune affinité intellectuelle doit quand même obtenir toute la dévotion de la jeune femme qu’il retient captive parce qu’il est parfois gentil. Dans le film, Belle tombe réellement sous le charme de la Bête lorsqu’elle découvre qu’il partage sa passion des livres, qu’il peut lui permettre d’élargir son horizon littéraire, et qu’il est doté d’un certain humour. La Belle et la Bête ont donc de véritables points communs, et cette Bête hautement éduquée représente l’homme que Belle a toujours secrètement espérer rencontrer, un espoir impossible à atteindre dans son village où Gaston était le célibataire le plus raffiné. Ces affinités rendent une histoire d’amour entre les deux personnages beaucoup plus crédible.

En revanche, il est un peu dommage que Belle ait besoin de changer de classe sociale pour trouver son âme soeur. Dans le conte, elle réalise que la Bête ferait un mari idéal parce qu’il est bon et généreux. Ses deux soeurs ont épousé un homme beau et un homme plein d’esprit mais tous deux font de piètres maris. En réalité, le prince est à la fois beau ET plein d’esprit en plus d’être bon et généreux, mais il est contraint de cacher ses qualités intellectuelles tout autant que sa beauté, et de se reposer uniquement sur son sens moral pour séduire la Belle. J’aimais bien cet aspect du conte parce qu’il ne permettait pas à la Bête d’utiliser ses privilèges de classe pour trouver une épouse. Dans le film, lorsque Belle s’étonne que la Bête puisse citer Shakespeare, celle-ci lui répond avec humour « j’ai reçu une éducation coûteuse ». Oui, le Prince maudit est un riche aristocrate, et Belle est clairement séduite par cet aspect du personnage qui contraste avec les hommes qu’elle a connus avant lui. C’est à la fois compréhensible et un peu dommage que Belle commence à s’intéresser à la Bête quand il se met à étaler la culture que son rang social lui a permis d’acquérir.

La notion de syndrome de Stockholm n’est pas entièrement supprimée du récit par les changements de scénario mais je dirais que Belle n’en est pas la principale victime. La jeune femme reste combattive de bout en bout. Elle ne semble pas torturée mentalement par la Bête et demeure lucide sur sa situation, tandis que son hôte se montre plutôt respectueux passé un certain temps. En revanche, l’égoïsme initial du Prince est décrit plus en détail que dans le conte. Il est bien difficile d’avoir de l’affection pour un homme méchant qui soumettait ses sujets à de forts impôts pour organiser de grands bals décadents. Le personnage de la Bête et celui du Prince ne se ressemblent pas vraiment, ce qui montre le dilemme des scénaristes pour continuer à raconter l’évolution de la Bête d’homme mauvais en homme bon tout en supprimant certains aspects problématiques de l’histoire d’amour.

En réalité, les serviteurs de la Bête semblent être les véritables victimes du syndrome de Stockholm de l’histoire. Au cours d’une scène, Madame Samovar explique à Belle que les habitants du palais connaissent le prince depuis son enfance, quand il était encore un gentil garçon. A la mort de sa mère, le pauvre enfant s’est retrouvé seul aux mains d’un père cruel qui l’a brisé et transformé en un homme méchant. Belle ne semble pas changer d’attitude après ce récit, elle ne semble même pas particulièrement bouleversée, contrairement à l’effet que le récit de son enfance à elle exerce sur la Bête. Oui, la Bête a un passé tragique mais est-ce vraiment le problème de la Belle? Elle ne semble pas vraiment le penser. En revanche, Madame Samovar et les autres serviteurs sont rongés par la culpabilité parce qu’ils ont laissé le père détruire leur jeune maitre. Parce qu’ils pensent être responsable de la méchanceté de la Bête, ils ne lui en tiennent pas rigueur et ils acceptent de partager la malédiction qui risque de les transformer à tout jamais en objets inanimés! Tu parles d’un syndrome de Stockholm! Plumette, Lumière et Tips ont l’air d’avoir le même âge ou d’être plus jeunes que la Bête. Comment pourraient-ils être responsables de sa méchanceté? Sans oublier le rapport de force qui peut exister entre un homme violent qui détient tout le pouvoir et ses serviteurs…

Conclusion

Je trouve que le film marque un véritable progrès par rapport au dessin animé. Mais cela ne veut pas dire pour autant que c’est un manifeste féministe. L’héroïne est plus combattive et plus indépendante, le prince est moins dangereux, le message bien plus acceptable et le véritable méchant plus subtil. Un grand nombre de critiques qu’on pouvait faire au dessin animé n’ont plus vraiment lieu d’être. Il ne s’agit plus tout à fait de l’histoire d’une relation abusive qu’on apprend aux femmes à accepter comme romantique.

Néanmoins, il est difficile de glorifier complètement une histoire d’amour qui nait dans la captivité. Et ce n’est pas parce qu’un film n’est pas anti-féministe qu’il devient féministe pour autant. Pour autant, je pense qu’on gagnerait beaucoup à ce que la nouvelle version de Disney de La Belle et la Bête remplace l’ancienne dans la vidéothèque des petites filles!

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9 réponses à “Le remake Disney de la Belle et la Bête est-il plus féministe que le dessin animé original?

  1. Une analyse très fine, comme d’habitude! Merci 🙂
    Après tous les commentaires « déçus » que j’avais lu, je me tatais pour aller le voir… Maintenant je vais y aller c’est certain!

    • Merci pour le commentaire 🙂
      Je me suis contentée de traiter de l’angle féministe dans cet article donc je me rends compte que je n’ai pas donné tout à fait mon avis général! Je dois dire que j’ai passé un très bon moment mais j’ai trouvé qu’il manquait l’effet « waouh » que j’avais ressenti en voyant la bande-annonce. C’est comme s’il y avait un petit ingrédient qui aurait pu rendre le tout parfaitement magique et qui n’était pas là, mais je ne saurais pas dire quoi! Et comme je n’ai jamais été « fan » du dessin animé, je n’attendais pas avec impatience de retrouver quelque chose du dessin animé dans le film. Donc moi ça m’a parfaitement convenu, j’ai trouvé tout très beau et divertissant mais je peux comprendre que certains soient déçus. Je sais pas si tu fais partie des « fans » mais si c’est le cas, vas-y peut-être comme si tu découvrais une nouvelle oeuvre plutôt que pour voir ton dessin animé favori prendre vie, ça limitera les déceptions 🙂 Mais je ne vois pas de raison de zapper ce film s’il te tentait à la base!

  2. Ça m’a manqué de te lire! Article très fouillé, j’aime toujours autant!
    Cela m’a fait penser à deux choses : 1) pourquoi j’ai de l’affection pour un certain nombre de textes datés avec leur morale chrétienne (la comtesse de Ségur, Jane Austen, Louisa May Alcott…). Ce n’est pas le fait que ce soit chrétien; je ne le suis même pas, mais qu’on y valorise des qualités souvent négligées (à l’époque et toujours aujourd’hui), justement parce qu’elles sont peu glamour. Et 2), qu’il y a une dizaine d’années, j’avais écrit une nouvelle qui était une réécriture de La Belle et la Bête (le dessin animé, car je n’ai jamais lu le conte!) qui se voulait plus réaliste… et, à la fin, la Belle ne finissait pas avec la Bête, justement parce que je ne voyais pas comment c’était possible. Maintenant, j’ai envie de lire le conte et de voir le film!

    • Merci beaucoup pour tes bons mots, ça me fait très plaisir!!
      Et je dois dire que ça me fait plaisir aussi de te revoir! Je n’étais pas passée sur ton blog depuis un moment car tu avais un peu mis en suspens il me semble mais là je vois que tu as repris (avec un bon revamp 😉 ) et c’est super cool!!

      Je pense que si tu aimes bien les contes avec de la morale « chrétienne », La Belle et la Bête de Leprince de Beaumont pourrait effectivement te plaire!
      Et pour le fait que la Belle ne finissait pas avec la Bête dans ta nouvelle, je dois dire que je comprends. C’est un couple assez improbable, je pense qu’il s’explique dans le conte principalement par le fait que la Belle ne cherche pas l’amour de sa vie mais un époux fiable, sa vision du couple n’est pas la même que la nôtre. Le côté étrange de l’histoire d’amour parait assez visible dans le film je trouve, j’ai eu l’impression que l’équipe s’est beaucoup plus creusé la tête pour rendre crédible la situation que dans le Disney, et qu’ils ont essayé de faire ça tout en respectant le compliqué cahier des charges du monstre ancien prince cruel qui tient l’héroïne captive 🙂

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  5. Analyse très détaillée et je partage largement ton point de vue.
    Ça m’a donné envie de lire le conte du coup :).
    Et rien à voir avec le féminisme, mais esthétiquement ce film est magnifique.

    • Salut Lilas! C’est vrai qu’esthétiquement, je trouve le film plutôt beau et c’est ça qui m’avait en partie éblouie dans la bande-annonce (et qui du coup m’a un poil déçue car je m’attendais à un truc plus grandiose). En tout cas, merci pour ton passage! Le conte n’est pas très long à lire si tu as l’occasion, on le trouve même en libre accès sur Internet 😉

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